"Lou rénaïre" de Sainte Eulalie

Article paru en mai 2017
Mis en ligne en septembre 2022
Depuis la préhistoire, période à laquelle il partageait alternativement avec les hommes l'habitat des cavernes, jusqu'à l'adoration païenne des cultes celtiques, l'Homme a toujours entretenu avec l'ours des liens étranges. Du redoutable ours brun des montagnes à l'adorable peluche berçant notre enfance, l'image de l'ours offre en effet bien des visages contrastées, tantôt celui de la crainte, tantôt celui de l'affection.
Dans le Vivarais d'autrefois, les ours occupaient jusqu'à la fin du Moyen-Age le plateau ardéchois, et leur présence est inscrite jusque dans la toponymie des lieux (Suc d'Ourseyre : la montagne des ours) ou au travers de quelques représentations symboliques. C'est le cas à Ste Eulalie (1) où la sculpture insérée dans le mur de l'église du village témoigne d'une ancienne et curieuse tradition.

Mais déjà, le lieu en lui-même est particulier… Sur ce monument chrétien apparaît une effigie païenne. La genèse du christianisme nous rappelle cependant cette étonnante chronique où le sacré a supplanté le profane en l'intégrant adroitement pour mieux s'imposer. Rien d'étonnant dès lors, à ce que les adorateurs des idoles se rapprochent d'une église pour y accomplir leur rite païen. Car ici il s'agit des enfants "rénaïres" dont on parle. Ce terme patois désigne les enfants qui "rénent ", c'est-à-dire qui pleurnichent sans savoir pourquoi et dont les chuintements permanents accompagnés de pleurs sans larmes, ont pour effet d'agacer sérieusement les parents et leur entourage. On considérait autrefois que les enfants grognons étaient atteints d'une maladie. Cette affection disparaissait lors d'une cérémonie au cours de laquelle le "drôle" (mot patois  désignant un enfant) était conduit jusqu'à la sculpture, présenté dans les bras de ses parents, en offrande, sous la gueule ouverte de l'ours, pour être ainsi débarrassé de ses maux (2). S'ensuivait une cérémonie à l'église.
L'église primitive de Ste Eulalie, déjà connue vers 1078 sous le vocable de St Vincent, mais semble-t-il, détruite à la suite d'un incendie a été reconstruite en 1464 dans le sens contraire de la première, (l'abside à l'opposé de la porte et inversement), a conservé dans son mur extérieur la sculpture d'un ours bienfaisant.
L'image est attendrissante, conservons la !

 
(1) Le prénom d'Eulalie (répondant aussi au surnom de Lalie) rappelle le nom de la très jeune sainte martyre espagnole Eulalie de Mérida, révoltée par les massacres antichrétiens au IVe siècle et persécutée. Son culte s’est répandu dans toute la chrétienté d'alors.
Ce prénom est issu du grec « eulalos »,  signifiant "doué d'un beau ou d'un doux langage"
(2) On dit aussi que cette cérémonie concernait les enfants atteints de boulimie, dits "gloutons"

 
Sources
- Tradition populaire.
- Voyage fantaisiste et sérieux à travers l'Ardèche et la Haute Loire, Dr Francus.
 
Texte et clichés : Henri Klinz