JEAN MATHON

Article paru en juillet 2026
Mis en ligne en juillet 2026

Jean Mathon - Maître des fontaines

 

Le nom de Jean Mathon restera longtemps écrit dans l’histoire de la cité des Montlaur.
Le 23 juin 1863 il vient de réaliser une œuvre gigantesque : amener l’eau courante à Aubenas. 
Ce jour-là, en fin d’après-midi, les fontaines de la ville se mettent à couler toutes en même temps. 
L’évènement est considérable.

Jean Mathon
Jean Mathon

Parti de rien

Jean Mathon n’est pas issu d’une famille bourgeoise ou aisée. Il est né le 12 novembre 1807 au quartier de Pont d’Aubenas où son père occupait probablement la fonction de contremaître dans une usine de soie. Sa mère est vendeuse de tissus. Le couple aura deux garçons dont l’aîné, très proche de la vie paroissiale, deviendra prêtre et célébrera plus tard le mariage de son frère. Pour l’heure, le jeune homme fait des études à Aubenas avant de séjourner à Lyon où, semble-t-il, il apprend les techniques du moulinage auprès de canuts. Fort de ses connaissances acquises dans la capitale des Gaules, Jean revient à Aubenas et trouve un emploi chez Bouchard, un gros industriel de la soie dont les usines bordent l’Ardèche. Là, en raison de son savoir, de son travail et de son acharnement il devient le protégé du patron. Plutôt beau garçon aux allures distinguées il va épouser la plus jeune fille de la famille Bouchard, Irma, avec laquelle il va entretenir de vraies liaisons amoureuses tout au long de sa vie. Quelque peu aventurier et sans doute trop ambitieux, fortement doté à son mariage (deux usines et un droit d’eau), il se lance dans des investissements coûteux pour aménager les usines acquises par son union. Erreur fatale. La maladie du ver à soie est en train de ruiner les usines textiles de l’Ardèche. Également victime du fléau, il ne parvient plus à payer ses créanciers. Ruiné, il rebondit cependant ; puisque la soie n’est plus viable ici, il ira la chercher ailleurs. Pari audacieux qui défie la norme de l’époque, mais pari réussi, qui le rendra riche et célèbre.

Le voyage à Smyrne

Poussé par un irrésistible goût pour l’aventure et désireux de se reconstruire, Jean Mathon abandonne Aubenas où il a perdu toute crédibilité. Il part en Turquie au début de l’année 1842. Il a 35 ans. Sa femme et quelques ouvrières le rejoindront plus tard. Afin de mieux s’immerger dans la ville cosmopolite il se laisse pousser la barbe, qu’il ne quittera plus. La ville de Smyrne constitue à cette période la plaque tournante des échanges commerciaux, à la charnière de l’Orient et de l’Occident. La maladie du ver à soie n’ayant pas affecté le Moyen Orient, Jean Mathon se lance dans le négoce des cocons sains. Ses premières expéditions destinées à l’Ardèche lui permettent de payer ses dettes. Grâce à son expérience, l’Albenassien s’engage dans le développement industriel du textile alors que la Turquie n’en est encore qu’au stade artisanal. Le négoce des cocons lui ayant permis d’acquérir les fonds nécessaires à la construction d’une usine dans la banlieue de Smyrne, 
il embauche 400 ouvrières, 10 contremaîtres et mécanise entièrement les ateliers devenant ainsi une référence pour l’empire Ottoman où sa réputation gagne la France. Parlant peu, il cache derrière sa discrétion une énergie farouche, une intelligence fine et une grande droiture. Edmond About, académicien et journaliste spécialiste des questions d’Orient, ne tarit pas d’éloge à son sujet dans son ouvrage Grèce contemporaine, lui assurant ainsi une véritable campagne de publicité. À leur tour, les Princes d’Orléans, puis Alphonse de Lamartine, ministre des Affaires Étrangères, devenu son ami, lui apportent leurs soutiens. Après quinze années passées à Smyrne il revient à Aubenas, riche et célèbre. Le couple s’installe dans une maison près du Champ de Mars. Nous sommes en 1857. Jean Mathon est âgé de 50 ans. La ville comprend alors 5 000 habitants auxquels s’ajoutent 3 000 âmes vivant au quartier du Pont.
 

Le problème de l’eau

Si le néolithique a vu les unités tribales s’installer dans la plaine fertile d’Aubenas, bénéficiant de la proximité de la rivière, le Moyen Âge témoigne d’une migration des populations vers la colline, en raison de la présence sécuritaire du château fort. Mais la cité n’a pas d’eau. L’approvisionnement en eau n’est assuré que par le ruissellement de la pluie sur les toits permettant de remplir les citernes. En période de sécheresse, l’eau croupie y développe des foyers de dispersion de la typhoïde et du choléra, causant la mort de nombreux habitants. Pour pallier cette insuffisance, des bêtes de somme transportent inlassablement les outres depuis la rivière jusqu’au sommet de la colline, comme en témoigne encore le Chemin des ânes, tandis que des porteurs d’eau vendent le précieux liquide à la criée à travers les ruelles. Jusqu’au XVIIIe siècle, Aubenas restera une ville sale et insalubre. Dans l’enceinte de la cité, les rues sont jonchées de détritus laissés à la discrétion des cochons qui déambulent entre les habitations. Parlant de la cité des Montlaur, l’auteur et agronome britannique Arthur Young écrit cette phrase : « La ville d’Aubenas aurait été le purgatoire d’un de mes porcs ! »

 


Une réalisation pharaonique

Élu maire d’Aubenas après la démission de M. Marze en 1858, un projet grandiose germe dans l’esprit de Jean Mathon : amener l’eau courante dans la ville. Malgré la désapprobation de ses conseillers, il décide de capter la source de l’Espissard près du volcan d’Aizac. Cette source a un débit de 25 litres /seconde, même en période de sécheresse(1). Un chantier gigantesque prend alors forme, conduisant à la réalisation d’une conduite souterraine de 12,741 km, sur laquelle est installé à la hauteur du pont de Vals, un syphon inversé dont la pression permet de remonter le flux jusqu’au sommet de la colline d’Aubenas. Dans la ville, 43 bornes-fontaines sont installées. Elles portent chacune un nom de femme et l’identité de leurs parrains et marraines.
Le 23 juin 1863, alors que l’homme se repose dans sa propriété près de Berzème, accablé par les jalousies et les obstacles rencontrés pour la réalisation de son projet, son majordome vient le chercher en hâte. L’évènement vient de se produire…
Il rentre précipitamment à Aubenas en fin d’après-midi alors que les cloches sonnent à la volée et que les 43 fontaines livrent une eau de source à volonté, claire et pure. C’est un moment de liesse. Il apparaît au balcon de sa maison, acclamé par la foule en compagnie de son épouse, gravement malade. Irma a sombré dans la dépression, amaigrie, affligée par les insultes et les médisances de certains qui, ne pouvant s’en prendre à son époux, se sont vengés sur elle. Elle meurt huit mois plus tard. 
Jean Mathon ajoute à son œuvre principale l’ouverture des rues de la Cloison et de la Grange dans la plus pure tradition haussmannienne, puis de la rue Tartary en 1865. Outre la construction de trottoirs il fait installer l’éclairage public au gaz dans le centre-ville et ajoute en 1859 la construction de la place de l’Airette(2) agrémentée d’un lavoir ainsi qu’un abattoir municipal.
Nommé chevalier de la Légion d’honneur, Jean Mathon abandonne sa fonction de maire le 2 août 1864 mais se fait élire conseiller général du canton de Montpezat. Moins d’un an plus tard, il épouse une très jeune fille, Annette Sylvie Saladin. Cette union soudaine, si peu de temps après le décès d’Irma lui vaut de nombreuses inimitiés. Contre toute attente c’est au cours d’une séance du conseil général de l’Ardèche à Privas, que frappé d’apoplexie, il meurt subitement dans l’après-midi. La population d’Aubenas et des environs assistera en masse à ses obsèques(3). Pour la circonstance, les fontaines de la ville sont recouvertes d’un voile noir. Son épouse ne participera pas à la cérémonie mortuaire. Elle est alitée. Deux jours après la mort de son mari elle met au monde une petite fille baptisée du prénom de Marie-Joséphine. 
 

Épilogue

Le 12 août 1901 les habitants reconnaissants inaugurent un monument-fontaine, à la mémoire de leur bienfaiteur(4). Une souscription populaire avait recueilli les dons de 635 donateurs, auxquels s’ajoutaient 2 000 francs offerts par la municipalité ainsi que la participation discrète de quelques personnalités lyonnaises. 
On doit à l’historien Kevin Sottile-Bourdon, d’avoir retrouvé l’emplacement probable des bornes-fontaines aujourd’hui disparues. Ce plan figure dans son ouvrage Jean Mathon, un itinéraire en questions.
Aujourd’hui encore, la municipalité d’Aubenas perpétue l’image de Jean Mathon à travers sa réalisation principale. À cette occasion La fête des fontaines se déroule chaque année aux environs de la Saint-Jean (24 juin).

 
(1) Elle alimente Aubenas, aujourd’hui, encore.
(2) Cette place sera un temps le terrain de rugby de la ville où s’est entrainé un certain Henri Charrière, dit Papillon.
(3) Certains auteurs avancent le nombre (sans doute exagéré) de 10 000 personnes participant aux obsèques.
(4) Ce monument construit au début de l’année 1901 est implanté à l’angle du champ de Mars et du boulevard qui porte le nom de Jean Mathon.

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Références :
- La question de l’eau à Aubenas et l’œuvre de Jean Mathon, collégiale avec Frédéric Fournet,Marie Garnier et Pierre Ladet. Ed. MATP
- Jean Mathon, un itinéraire en questions de Kevin Sottile-Bourdon, Ed à compte d’auteur.
Texte et clichés : Henri Klinz