FANNY LALANDE

Article paru en juillet 2026
Mis en ligne en juillet 2026

Fanny Lalande fait parler les graffitis carcéraux

Chercheuse doctorante au LARHRA (laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes) de l’université de Lyon 2 et originaire de Tournon-sur-Rhône, l’historienne Fanny Lalande travaille depuis longtemps au recensement et à l’interprétation des graffitis carcéraux en vallée du Rhône. Elle a débuté comme guide à 17 ans au château de Tournon et aujourd’hui elle nous guide dans la lecture et l’interprétation des graffitis carcéraux des sous-sols du château d’Aubenas, ces cris du passé figés à jamais dans la pierre et le bois qui nous interrogent sur cette vie passée, vie de privation de liberté dont le plus ancien témoignage remonte à 1677.

fanny lalande 002
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Que nous racontent les graffitis carcéraux ?

Ils sont tous différents selon l’époque, la qualité du détenu, si c’est un prisonnier politique ou de droit commun, le support. L’univers des graffitis carcéraux est vaste mais il existe toutefois une définition commune qui est un acte graphique réalisé volontairement par un prisonnier avec un objet détourné bien souvent sur un support qui n’est pas destiné à recevoir un acte graphique. Ici au château d’Aubenas, nous sommes sur un support à base d’enduit de chaux facile à graver mais qui s’effrite. Il n’en reste que quelques panneaux. Parfois les graffitis seront gravés dans la pierre, comme la molasse du château de Tournon, ou dans le bois des portes. Parfois ils sont réalisés avec du charbon de bois pris dans le foyer destiné à réchauffer la cellule. Tous les moyens étaient bons pour adapter l’outil au support ou l’inverse.

Quelle période étudiez-vous ?

Quand on parle d’histoire de la prison, bien souvent on la fait démarrer à la Révolution française parce qu’avant elle n’est pas pénale. La prison était un lieu préventif en attendant son jugement, donc une personne sur deux était enfermée à tort parfois de façon tout à fait arbitraire. Je suis spécialiste de la prison à l’époque moderne, particulièrement XVIIe et XVIIIe siècles où les échanges entre l’extérieur et l’intérieur de la prison étaient indispensables pour assurer la nourriture des prisonniers et donc il était possible de fournir des outils pour graver dans la pierre ou l’enduit. Les guerres de Religion et la révocation de l’Édit de Nantes me passionnent et la prison avant la prison m’apprend beaucoup parce qu’elle me raconte les conditions de vie à cette époque. En fait les graffitis racontent leur époque. 
 

Graver ou dessiner un graffiti, était-ce un geste spontané ou réfléchi ?

Il m’est difficile de répondre à cette question. J’interroge les sources à ma disposition et les objets que je vois. Ici un magnifique petit portrait gravé. Par sa facture je peux en déduire que le prisonnier y a passé des heures. Ce sont les fissures de la pierre qui guident les formes de son portrait, cela veut dire qu’il a également passé du temps à chercher l’emplacement idéal. Une telle facture est rare, on est souvent sur un premier geste graphique. Parfois des graffitis peuvent être des fresques à l’image de celle de Brignoles dans le Var qui raconte une histoire de la vie du prisonnier. Ici, on est plutôt sur du spontané en écrivant son nom pour ne pas perdre son identité, des dates et des éléments pour le décompte du temps pour justement ne pas perdre la notion du temps, des autoportraits sous forme de « Monsieur Patate » pour ceux qui ne savent pas écrire. Cela peut être des symboles corporatistes liés au métier. On a aussi des graffitis pour sacraliser l’espace, comme le calvaire et les nombreuses croix qui sont gravées à hauteur des yeux quand on est à genoux comme pour prier. On trouve aussi des symboles représentant le mouvement et donc la vie et sur ma période d’étude, des symboles d’évasion, l’échelle, la clef, des barreaux. Ici on trouve énormément de clefs sur les murs, une évocation de l’évasion.
 

Les graffitis sont à l’image de l’art pariétal, vous ne pouvez donc en déduire que des interprétations ?

C’est exactement ça, je ne pourrais jamais rien affirmer avec certitude. Je fais des hypothèses en croisant les graffitis avec des archives judiciaires, des levées d’écrou, des récits de captivités, des lettres et le regard sur plusieurs espaces gravés ou dessinés. C’est le cas du château de Beauregard à Saint-Péray qui était la seule prison d’État en Vivarais enfermant des protestants après la révocation de l’Édit de Nantes. Là, j’ai pu retrouver dans les archives papier des noms écrits sur les murs. Le graffiti ne se raconte pas tout seul, sauf à de rares exceptions comme à la tour de Crest où une fresque de 1724 évoque une dragonnade sous Louis XIV. On trouve aussi là-bas beaucoup de graffitis des insurgés de 1852 donnant à la prison une coloration politique particulière.
 

Alors comment faire parler un graffiti ?

Il se comprend par rapport aux autres, la place qu’il occupe sur le mur comme les croix évoquant un espace sacré que l’on a en face des yeux en étant à genoux. Je n’ai aucune certitude sur la date d’un graffiti, je recherche son origine par rapport à la forme des lettres quand il s’agit d’écriture, mais aussi je prends en compte l’histoire du bâti, quand les murs ont été enduits par exemple, les phases de travaux si elles sont décrites dans les archives papier.
 

L’étude des graffitis est donc compliquée ?

Les relevés réalisés aujourd’hui sont importants parce qu’on est sur une trace éphémère appelée à disparaître. L’observation passe par la lumière rasante, sans elle rien n’apparaît. La prison est sombre par définition. On trouve souvent les graffitis dans la lumière comme les encadrements de fenêtres ou un mur éclairé naturellement. Je commence toujours par une analyse précise des lieux. Je passe des heures face à un mur. Je ne suis pas archéologue, je suis historienne et mes sources sont du papier, et là cette étude des graffitis m’oblige à faire un petit pas de côté. La notion d’archive murale pour les graffitis est récente parce que pendant longtemps on considérait cela comme une dégradation et on ne s’en souciait pas.
 

Existe-t-il un consensus chez les historiens à propos de l’interprétation des graffitis ?

Nous en sommes encore à l’étape de découverte, nous ne disposons d’aucune méthode d’étude établie. Notre pratique est un peu empirique. Les graffitis carcéraux relèvent de différentes spécialités comme l’anthropologie, l’archéologie ou encore la sociologie, et c’est en croisant ces disciplines que je vais réussir à étudier ces objets. Ici mon travail est l’étude scientifique mais que je croise aussi avec l’aspect artistique avec Nicolas Daubanes. 
 

Où se situent les graffitis dans le château ?

Pour l’instant principalement dans la cellule au sous-sol, mais il faudrait attentivement observer les autres pièces. Il en existe aussi sur des portes orphelines, c’est-à-dire qu’on ne sait pas où elles se situaient dans le château. J’ai réalisé un premier relevé avec observation et prise de vues. Je vais maintenant travailler au relevé de leurs dimensions, de leur place dans l’espace, approfondir l’observation avec des outils numériques pour découvrir des objets dissimulés. Et dans l’avenir avec mes outils de chercheur et les outils d’artiste de Nicolas Daubanes, nous savons que nous avons un lieu pour les poser et réfléchir ensemble à ce que nous pourrions en faire. Cette démarche, à la fois scientifique et artistique, s’inscrit dans le parcours patrimonial du château pour faire dialoguer les expériences.
 

Les graffitis présents au château d’Aubenas possèdent-ils une particularité ?

Ici nous sommes face à un cas de prison seigneuriale tout à fait classique, comme il en existait des centaines, mais qui représente quand même à l’échelle de la micro histoire un élément qu’on n’aurait sans doute pas étudié de la même façon sans la présence des graffitis. Le nombre de clefs, les échelles gravées, les portraits aussi, parfois juste des symboles de visages ou alors plus détaillés, sont une richesse. Il y a même un texte écrit dans la chaux, mais difficile à lire, que je vais étudier prochainement.
 

Finalement que recherchez-vous ?

La recherche c’est tirer un fil qui m’emmène vers une réponse apportant d’autres questions. Quand je cherche, je finis toujours par trouver quelque chose et finalement je cherche encore. C’est sans fin mais l’émerveillement est toujours au rendez-vous malgré les années qui passent, c’est un moteur pour accepter de se cailler au fond d’un cachot pour étudier les graffitis.
 

Exposition au Château d’Aubenas jusqu’au 20 septembre

Faisant écho à la présence des graffitis carcéraux du château, l’exposition « Mille six cent soixante-dix-sept » de l’artiste Nicolas Daubanes a pour commissaire Fanny Lalande et Jean-Denis Frater. Cet artiste dessine l’univers carcéral avec de la poudre d’acier aimanté, matériau traduisant ce qui reste quand on scie les barreaux de sa prison pour s’évader. Exposition conçue comme le premier chapitre d’un chantier de recherche autour des graffitis carcéraux, elle présente des œuvres spécialement créées pour le château proposant des mises en regard avec les graffitis du site. Associant créations contemporaines et archives gravées dans la pierre, l’artiste offre une lecture renouvelée de ce patrimoine unique mêlant, grâce au regard de Fanny Lalande, art, sciences humaines et patrimoine. Le titre de cette exposition rend hommage au plus vieux graffiti retrouvé au château d’Aubenas.
 

En savoir plus

Le Château
Centre d’Art Contemporain et du Patrimoine d’Aubenas 
04 28 70 86 15 - lechateauaubenas.com
Les graffitis carcéraux du cachot du château d’Aubenas sont visibles uniquement lors des visites guidées patrimoniales.

Texte et clichés : Bruno Auboiron