Les graffitis sont à l’image de l’art pariétal, vous ne pouvez donc en déduire que des interprétations ?
C’est exactement ça, je ne pourrais jamais rien affirmer avec certitude. Je fais des hypothèses en croisant les graffitis avec des archives judiciaires, des levées d’écrou, des récits de captivités, des lettres et le regard sur plusieurs espaces gravés ou dessinés. C’est le cas du château de Beauregard à Saint-Péray qui était la seule prison d’État en Vivarais enfermant des protestants après la révocation de l’Édit de Nantes. Là, j’ai pu retrouver dans les archives papier des noms écrits sur les murs. Le graffiti ne se raconte pas tout seul, sauf à de rares exceptions comme à la tour de Crest où une fresque de 1724 évoque une dragonnade sous Louis XIV. On trouve aussi là-bas beaucoup de graffitis des insurgés de 1852 donnant à la prison une coloration politique particulière.
Alors comment faire parler un graffiti ?
Il se comprend par rapport aux autres, la place qu’il occupe sur le mur comme les croix évoquant un espace sacré que l’on a en face des yeux en étant à genoux. Je n’ai aucune certitude sur la date d’un graffiti, je recherche son origine par rapport à la forme des lettres quand il s’agit d’écriture, mais aussi je prends en compte l’histoire du bâti, quand les murs ont été enduits par exemple, les phases de travaux si elles sont décrites dans les archives papier.
L’étude des graffitis est donc compliquée ?
Les relevés réalisés aujourd’hui sont importants parce qu’on est sur une trace éphémère appelée à disparaître. L’observation passe par la lumière rasante, sans elle rien n’apparaît. La prison est sombre par définition. On trouve souvent les graffitis dans la lumière comme les encadrements de fenêtres ou un mur éclairé naturellement. Je commence toujours par une analyse précise des lieux. Je passe des heures face à un mur. Je ne suis pas archéologue, je suis historienne et mes sources sont du papier, et là cette étude des graffitis m’oblige à faire un petit pas de côté. La notion d’archive murale pour les graffitis est récente parce que pendant longtemps on considérait cela comme une dégradation et on ne s’en souciait pas.
Existe-t-il un consensus chez les historiens à propos de l’interprétation des graffitis ?
Nous en sommes encore à l’étape de découverte, nous ne disposons d’aucune méthode d’étude établie. Notre pratique est un peu empirique. Les graffitis carcéraux relèvent de différentes spécialités comme l’anthropologie, l’archéologie ou encore la sociologie, et c’est en croisant ces disciplines que je vais réussir à étudier ces objets. Ici mon travail est l’étude scientifique mais que je croise aussi avec l’aspect artistique avec Nicolas Daubanes.
Où se situent les graffitis dans le château ?
Pour l’instant principalement dans la cellule au sous-sol, mais il faudrait attentivement observer les autres pièces. Il en existe aussi sur des portes orphelines, c’est-à-dire qu’on ne sait pas où elles se situaient dans le château. J’ai réalisé un premier relevé avec observation et prise de vues. Je vais maintenant travailler au relevé de leurs dimensions, de leur place dans l’espace, approfondir l’observation avec des outils numériques pour découvrir des objets dissimulés. Et dans l’avenir avec mes outils de chercheur et les outils d’artiste de Nicolas Daubanes, nous savons que nous avons un lieu pour les poser et réfléchir ensemble à ce que nous pourrions en faire. Cette démarche, à la fois scientifique et artistique, s’inscrit dans le parcours patrimonial du château pour faire dialoguer les expériences.
Les graffitis présents au château d’Aubenas possèdent-ils une particularité ?
Ici nous sommes face à un cas de prison seigneuriale tout à fait classique, comme il en existait des centaines, mais qui représente quand même à l’échelle de la micro histoire un élément qu’on n’aurait sans doute pas étudié de la même façon sans la présence des graffitis. Le nombre de clefs, les échelles gravées, les portraits aussi, parfois juste des symboles de visages ou alors plus détaillés, sont une richesse. Il y a même un texte écrit dans la chaux, mais difficile à lire, que je vais étudier prochainement.
Finalement que recherchez-vous ?
La recherche c’est tirer un fil qui m’emmène vers une réponse apportant d’autres questions. Quand je cherche, je finis toujours par trouver quelque chose et finalement je cherche encore. C’est sans fin mais l’émerveillement est toujours au rendez-vous malgré les années qui passent, c’est un moteur pour accepter de se cailler au fond d’un cachot pour étudier les graffitis.