AUGUSTE DELUBAC

Article paru en juillet 2026
Mis en ligne en juillet 2026

Auguste Delubac... un illustre inconnu !

La soie artificielle, ou rayonne, a été produite pour la première fois
par un Ardéchois, Auguste Delubac. Pourtant, la mémoire n’a retenu 
que le nom de son inventeur, Hilaire de Chardonnet.

Portrait Auguste Delubac
Portrait Auguste Delubac
Dans la seconde partie du XIXe siècle, la soie naturelle étant déjà à l’époque un produit cher, des scientifiques vont essayer de trouver un équivalent ayant un coût moindre. La première « soie artificielle » est inventée en 1855 par le Suisse Georges Audemars, mais oublions-la : sa méthode de production est trop compliquée pour être produite à grande échelle. Il faut attendre 1884 pour que la première soie artificielle commercialisable soit mise au point par Hilaire de Chardonnet, un assistant de Louis Pasteur, à Besançon. La technique utilisée pour dissoudre la cellulose prend alors le nom de « procédé Chardonnet ». Pourtant, sans un industriel ardéchois, Auguste Delubac, le fil n’aurait jamais été développé. Tout le monde n’est pas capable de produire ce qu’il invente.

En traversant le pont sur l’Ardèche entre Labégude et Vals-les-Bains, la première voie à gauche s’appelle la rue du Bateau. Le nom évoque un bac qui existait avant la construction du pont. Cependant, l’usine voisine, créée par Auguste Delubac, en prend le nom. Le « Bateau » a ensuite changé de nom, on peut voir encore sur la façade le nom de la Société ardéchoise de Moulinage ; les locaux ont été reconstruits, mais l’implantation géographique n’a pas changé. En revanche, toute activité en lien avec le fil a disparu dans les années 2010.
Auguste Delubac (1859 – 1940) apprend le métier sur place ; la Société familiale s’appelait alors Delubac-Frères. Après ses études, il part se perfectionner, notamment en retordage de la soie, dans l’ouest et le nord de la France ainsi qu’en Belgique. Il découvre des filatures de coton, de laine, de lin et de jute. De retour à Vals-les-Bains dans sa fabrique du « Bateau », il introduit des améliorations à l’industrie du moulinage, notamment en faisant passer la vitesse des broches (sorte de bobines réceptrices) de quatre mille à dix mille tours par minute. 
En 1885, il apporte une autre nouveauté : l’éclairage de ses ateliers avec l’électricité produite par l’usine toute nouvelle du Malpas dont les murs existent toujours auprès de la Nationale. Puis il conçoit le barbin spiral (guide-fil) permettant la tension automatique du fil, que les Américains vont faire breveter pour leur compte quinze ans plus tard. Il met aussi au point le râteau mécanique pour le nettoyage des grilles de turbines. Cette invention lui vaut une mention honorable à l’exposition de Paris en 1889.

De son côté, Chardonnet n’arrive pas à produire du fil de façon industrielle. Au début des années 1890, il fait venir Auguste Delubac qui prend aussitôt la direction technique de la première société de fabrication de soie artificielle, dans le Doubs près de Besançon. Au bout de dix jours, les premiers fils créés industriellement sortent. Delubac revient quelque temps après à Vals et y produit de la soie artificielle dont le nom fait rêver : le fil d’araignée malgache.

Sur le plan social, Auguste Delubac était en avance sur son temps. Il pratiquait l’intéressement aux bénéfices et l’actionnariat d’entreprise dont le principe a été légalement créé en… 1980. Pour la naissance de leurs enfants, il donnait à ses employés des journées de congés payés. Les allocations familiales n’existaient pas encore, mais chaque mois, les pères de familles nombreuses recevaient une enveloppe contenant une somme proportionnée au nombre d’enfants de chacun. Delubac donnait aussi une prime d’assiduité.*
 
Dans les décennies qui suivent, d’autres procédés de fabrication de soie artificielle apparaissent : en 1897, le « cupro » est réalisé avec un procédé cuivre-ammoniaque inventé par un Allemand. Il a un toucher plus fin et plus soyeux et il est moins sujet aux taches d’eau. En 1903, la viscose, produite à partir de cellulose du bois, est inventée en Angleterre.
Les trois procédés concurrents ont des coûts de production très différents. Le premier, celui de Chardonnet s’avère être le plus cher, 15 francs le kilo ; celui allemand au cuivre, le cupro, revient à 12 francs et le procédé anglais, la viscose, revient à 9 francs. Pour cette raison, ce dernier s’impose rapidement sur le marché européen. À Vals, tous les procédés vont être fabriqués les uns après les autres. Auguste Delubac obtint une sous-licence pour une fabrication journalière de cinq cents kilos de viscose dans son « Bateau » et fonde La Société ardéchoise de Moulinage pour la fabrication de la soie viscose. La soie artificielle se développe fortement. En 1914, on compte une dizaine d’usines dans toute la France. Grâce au système de filature sur bobine qu’il invente et au savoir-faire de la main-d’œuvre, son entreprise produit une viscose d’une grande qualité. Les résultats provoquent la convoitise de ses concurrents. La Société qui lui avait cédé la production sous licence d’exploitation la lui enlève et se fait nommer gérante. Les machines d’Auguste Delubac, jugées trop faciles à contrefaire, sont démolies à coups de masse et remplacées par des machines à turbine. 
Le nom de « soie artificielle » est utilisé en France jusqu’à ce qu’une loi interdise cette appellation en 1934, les milieux séricicoles protestant contre une concurrence déloyale. Le terme de « rayonne » (apparu seulement dans les années 20) est ensuite employé. 
En 1916, Delubac, jamais à court d’idées, invente aussi le « tissu avion ». Cette « cuirasse individuelle » composée de quatre épaisseurs de tissu pesait 600 grammes au mètre carré, elle pouvait arrêter des éclats d’obus ou de grenades. 

Dans sa vie privée, Auguste Delubac était connu pour être un original : il mangeait 12 œufs chaque matin, et il chassait les rats qui rodaient dans les salles des turbines pour… les manger ! À Vals, son usine a fait travailler jusqu’à mille personnes en même temps. Pour épargner les odeurs désagréables qu’entraînait la fabrique de la viscose, il n’a pas hésité à faire construire une cheminée de 90 mètres de haut, 20 mètres de plus que les tours de Notre-Dame de Paris. 
Si Auguste Delubac est resté un inventeur injustement méconnu, sa petite-fille, Jacqueline Delubac, a été une star de cinéma très médiatisée.

À partir du « Bateau », amarré au confluent de l’Ardèche et de la Volane, la « rayonne » a illuminé de ses éclats le monde pendant plusieurs décennies. Pendant toute cette période, Vals n’était-elle pas devenue à sa façon l’équivalent ardéchois du phare d’Alexandrie ?
Texte : Benoit Pastisson
Clichés : Droits Réservés, Benoît Pastisson