Littérature


Une Histoire d'Edouard

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   06-01-2009
Le Marché

ImageLe marché, bien sûr, sert à faire des emplettes, mais surtout à faire des rencontres. Vous y verrez des tas de gens en train de discuter devant les étales où les fruits et les légumes que la nature nous offre, régaleront vos repas aux grès des  saisons. C'est sur le marché de Laurac en Vivarais qu' hier j'ai rencontré Benoit, le père Benoit comme les gens le nomment par ici. Il vit seul avec ses trois ou quatre chèvres et quelques brebis dans ce qu'il reste d'un hameau, sur les Gras.

      - « Alors père Benoit, comme allez-vous? »

      - « Ma foi, je vais bien, comme un jeune de septante neuf printemps. »

      -« Vous en avez de la chance, si on me promet qu' à soixante dix neuf ans, je me porte comme vous, je signe tout de suite, et au hameau, les pierres ne tombent pas trop vite? »

 

       - « Penses-tu, elles ne tombent plus, et même elles se redressent, figure toi qu'une équipe de zippies m'a demandé de venir vivre dans la ferme du Roger et dans l'ancienne bergerie, comme ça, je ne suis plus seul. Dis, si tu as ton automobile, tu pourrais me remonter car j'ai acheté un sac de céréales pour mes bestiaux, et à vélo, c'est pas bien commode? Et puis tu mangeras avec moi. »

-« Si en plus on mange, alors pas de soucis, où est-il ce sac? »

      La petite route serpente entre des murs de pierres sèches, témoin immobile d'un temps où l'homme ne comptait pas ses heures de labeur, mais dont le résultat encore aujourd'hui impose le respect. Au détour d'un virage, soudain apparaît un semblant de toiture.

      Je crois que par ici, dans ce paysage écrasé de chaleur, tout est bas, seule une toiture est le symbole même d'un lieu humanisé. Les murs qu'ils soient de clôture, de maison, ou monté par dame nature sont de la même couleur, de la même pierre et surtout vertical. Le regard n'est pas accroché. Les toitures, souvent multicolores dans les tons rougeâtres, et même, les charpentes nues, quand le temps a fait son œuvre, sont presque horizontales. Et c'est ces barres qui surprennent l'esprit par leur position dans l'espace car elles, sont forcément issues du travail de l'homme, et qui plus est, pour se faire un abris.

    Il faut laisser la voiture à l'entrée du hameau, les ruelles pavées ne sont pas larges, seul un âne ou peut-être un cheval pourrait passer. Les granges et les écuries sont situées à l'écart, derrière les habitations, où un chemin contournant le petit village conduit directement. Je suis heureux de constater que l'endroit me semble plus accueillant que lors de ma dernière visite, il y a même des pots de fleurs multicolores sur les marches d'escalier qui mènent aux maisons dont certaines hélas, sont en ruines.

    La ferme du père Benoit, fleure bon la simplicité, bien que l'œil ne soit attiré par aucune fantaisie dans l'architecture, l'ensemble est magnifique. 

La courbe des voûtes, la hauteur des marches de l'escalier tournant, les proportions des ouvertures, les portes ou les fenêtres, et leurs linteaux, tout semble avoir été calculé pour être naturellement beau. Les anciens devaient avoir dans leur travail la notion innée de la beauté, où était-ce un élément essentiel à leur ouvrage pour jouir du résultat en secret ?

      - « Tiens, mets toi à l'aise sous la treille, je vais nous chercher un canon, tu vas voir celui de l'an dernier est une merveille! »

    La petite bouteille verte en verre épais, les deux verres, qui bien que rincés sont encore violacés par un dépôt de vin, posés sur la table en pierre, ressemble à un tableau de nature morte. Le vin ici ne vous tournera pas la tête,  issu de vignes plus que centenaires, foulé aux pieds, il faut voir le père Benoit pantalon retroussé écrasant dans un demi tonneau les raisins, puis mis en barriques soufrées, le résultat est un vin épais, au goût dur et cassant mais très peu alcoolisé peut-être six ou sept degrés, il a le mérite de déshydrater sans saouler.

      -« Alors le père, et ces jeunes que font-ils?

      -Oh peuchère, ils travaillent, mal peut-être, mais beaucoup, ils ont du courage, ils font les marchés ils vendent leurs plantes séchées, et surtout leurs légumes ''bauilli''.

      -Dé qué sa quo? Demandais-je.

      -Eh bien, ce sont mes légumes, mais moi au marché personne n'en voulait, ils sont pas beaux, me disaient les gens. Mais eux, et c'est pourtant les mêmes carottes, ils les vendent parce qu'ils sont ''bauillis''! Tu me connais, je ne leur ai pas demandé comment ils font, à chacun ses histoires, et ses recettes. Mais ils sont très gentils, ils me font le pain et moi je les autorise à ramasser toutes les herbes qu'ils veulent, ils désherbent mieux que mes chèvres! me répond Benoit en éclatant de rire. Tiens, tu vois là-bas le gros buisson de ronce, eh bien figure toi que deux fois par jour ils vont l'arroser avec une citerne sur la brouette, pour avoir de belles mûres pour les confitures, qu'ils me disent! Si mon père voyait ça, il leur mettrait un sacré coup de pied au cul! Moi, du moment qu'ils vivent heureux, le reste cocagne. Mais tu vas les voir, les enfants vont me ramener le pain. Au fait, tu veux manger une poule au pot, je sais, on n’est pas dimanche, mais Henri, là où il est, ne nous dira rien! J'avais commencé la cuisson avant le marché, réchauffée, c'est meilleur, on va se régaler, et pour commencer un bon sanquet, j'ai gardé le sang dilué dans un peu de vinaigre, avec  l'ail et le persil, bien poêlé, voilà qui va nous requinquer! »


    Soudain jaillissent dans la ruelle en criant, deux gosses, pieds et torses nus, les cheveux longs... Quel bonheur de voir qu'un hameau allait être sauvé de  l'oubli et de la broussaille, par des jeunes dont l'esprit de carrière n'est pas la priorité.

      -«  Papé, voilà ton pain, il est encore chaud! », s'écria le plus grand.

      - « Merci, venez boire un sirop les enfants », répondit l'ancien.

 La menthe à l'eau, fut avalée avec gourmandise.

      - « Maman a dit que tu viennes manger un bout de gâteau après midi, quand tu auras rentré tes chèvres ».

      - « Tu lui diras que je viendrais avec un ami. Allez, à la soupe les enfants, et à tout à l'heure. Tu vois ça fait plaisir que quelqu'un aime à nouveau vivre ici, nos jeunes sont partis à la ville, comme nous, nous sommes partis à la guerre, mais la ville les a détruit bien plus que les tranchées. Prit dans l'engrenage de la vie citadine, ils ne reviendront pas. Mais leurs enfants, sûrement que oui! Bon assez discuté, passons aux choses sérieuses: notre poule. »

    Inutile de vous commenter le repas, ce n'est pas des étoiles au Michelin qu'il mérite mais toute la voie lactée!

    Après une courte sieste sous la vigne grimpante, une promenade avec les chèvres dans la garrigue nous fit le plus grand bien. Cette histoire d'arrosage des ronces m’intriguait tout de même, sous prétexte d’aller voir s’il y avait des mûres, je me suis avancé vers cet énorme buisson. Je repérais vite un semblant d'entrée. Et là, sous la voûte naturelle de l'épineux, une forêt colombienne poussait en secret. En rangs serrés, de magnifiques plantes, dont les feuilles craquelées, d'un vert presque fluorescent vous invitent au voyage, pointaient leurs têtes vers le soleil tamisé par la ronce. Un petit paradis sur les Gras en somme... mais à chacun ses histoires, et à chacun ses recettes, comme le dit si bien le père Benoit!

    Dans l'immense cuisine, le café et le gâteau nous attendaient, au plafond pendaient toutes sortes de plantes : romarin, farigoule, fenouil, laurier... Chacune semblait vouloir imposer son parfum, et ce bouquet d'arômes vous faisait venir l'eau à la bouche. La maîtresse de maison rayonnait de modestie, peut-être même, d'amour tout simplement. Je ne pus m'empêcher de poser la question :

           - « Dites, le père Benoit m'a parlé de vos légumes ''bauillis'', j'avoue que je n'ai jamais goûté, est-ce une recette exotique ou un traitement spécial ? »

      - « Mais non...le père mélange tout, ce n'est pas ''bauilli'' qu'ils sont les légumes, mais ils sont bio! B. i. o. » dit-elle en éclatant d’un rire de porcelaine.

      - « Ah bon, bio, je comprend mieux! »

      - « ''Bauilli'' ou bio, c'est pareil, ils sont très bons, et ton gâteau aussi, et s'il en reste un petit bout? » répondit Benoit un peu vexé.

Quelle merveilleuse journée, je quittais ce soir là le hameau à regret, mais j'étais surtout très heureux avant de remonter dans ma voiture, de voir les deux cheminées fumantes dans la brume qui commençait à tomber sur le petit village ressuscité.

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Édouard Pailhès 

 



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