Littérature


Une Histoire d'Edouard

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   02-02-2009
Delphine

Image“ -Tiens, il est déjà plus de cinq heures et il n’y a toujours pas de lumière chez le Victor ! » s’inquiète Delphine.

  - Laisse donc ce mécréant où il est ! Et s’il pouvait avoir glissé dans le torrent, que le diable emporte son âme à jamais ! » répond la mère en se signant.


Delphine en haussant les épaules, retourne vers son ouvrage dans l’étable où l’unique vache maigre rumine lentement.
Par le minuscule fénestrou, elle surveille, malgré elle, la maison toute en haut de la côte. La neige tombée cette année en abondance depuis janvier, apporte au pays une image inhabituelle. Comme si Dame Nature, d’un trait blanc immaculé, voulait faire comprendre aux habitants la paix de ce lieu. Plus de clôtures, plus de chemins, plus de prés, seulement un grand espace cotonneux, tranquille et silencieux, presque trop, pense Delphine.
        
La silhouette immense et noire de la ferme « Des Travers », se découpe parfaitement sur le ciel obscurci de cette fin de journée.
Mais, pas de lumière, pas de fumée ; malgré les propos méchants de la mère, Delphine ne peut s’empêcher de penser au malheur ! Victor, leur unique voisin à des kilomètres à la ronde, elle ne le connaît pas ou si peu, et pourtant, souvent elle rêve…
Mais des affaires de famille, des partages de terre, toutes ces verrues inutiles et malsaines qui viennent ternir le visage serein de ce décor, l’ont éloignée de cet homme.
La nuit doucement a rempli l’espace. Le silence neigeux amplifie son inquiétude. Au diable les anciens et leurs histoires à dormir debout, elle ira « Aux Travers » quoiqu’en pense la mère !

De retour dans la cuisine, Delphine a rempli ses sabots de paille sèche, a enfilé sa pelisse sur son gros tricot de laine, et, armée d’une branche de noisetier dans une main, d’une lampe-tempête dans l’autre, elle est sortie. Sans un regard pour la vieille qui hurlait des insultes.
Elle a même pris soin de claquer fort la porte. Le froid sec de la nuit n’enleva en rien sa détermination. Sa parfaite connaissance du lieu lui fit vite deviner le sentier. Son bâton de pèlerin trouant la neige pas à pas, comme le font les non-voyants avec leur canne pour traverser le ténébreux tunnel de leur existence, lui permit d’avancer sans trop de risque. La clarté blanchâtre de la lune sur la poudreuse fut une aide précieuse.
La marche difficile dura presque une heure. Ce n’est que devant l’imposante entrée que le doute s’empara d’elle un court instant. Mais, certaine de faire son devoir, elle rassembla ses dernières forces pour faire pivoter la lourde porte cochère. Un chien sans bruit, vient l’accueillir en rampant, comme si son maître avait disparu. Dans l’immense cour bien entretenue, aucun signe de vie… Peut-être son voisin était-il parti ?
      
-« Hé, il y a quelqu’un ?  Victor ? »  Sa voix dans la nuit calme lui sembla irréelle.
 Toutefois un bruit de chute d’objet lui parvint dans la maison. Loin de l’effrayer, ce semblant de présence la rassura sur son sentiment. Avec détermination et courage, elle entra dans la demeure sombre.
-« Hou, hou, c’est moi la Delphine, où êtes-vous Victor ? »
Un grognement, suivi d’un coup sourd sur le sol fut la réponse. Elle compris immédiatement que cela venait de l’étage.
Victor, allongé au milieu du couloir, encombré par la chute d’une table, devant l’échelle montant au grenier, gisait comme un bestiau pris au piège. La tache brune sur son pantalon de velours côtelé laissait deviner une blessure sérieuse. Delphine après s’être débarrassée de son encombrant manteau s’approcha du blessé. Depuis plus de trente ans, leurs regards ne s’étaient plus croisés ! Mais, était-ce vraiment le froid qui faisait trembler leurs corps ?
Les gestes de secours, appris par la force des choses quand on vit loin de tout, firent d’elle une parfaite infirmière. Dans la chambre contiguë, le feu de genets prit vite possession des ténèbres et de la froidure. Sur le lit, Victor, dont la fracture ouverte du tibia et surtout l’attente d’une aide peu probable avaient épuisé les forces, s’était à présent endormi, rassuré.
Profitant de ce répit, Delphine descend dans la cuisine, enfourne dans la cuisinière deux bûches, fait bouillir une bassine d’eau, cherche et trouve des châtaignes à griller, tout cela sans arrière-pensées, naturellement, comme toutes les femmes savent le faire d’instinct.
De retour prés de Victor, délicatement, elle nettoie la plaie avec un linge trempé dans l’eau chaude, elle constate avec joie la fin de l’hémorragie, donc inutile de s’affoler. Avec précaution, elle place le membre meurtri entre deux boudins de couverture.
Toujours endormi, il semble serein, d’un geste doux et précis, Delphine éponge le visage du blessé. Soudain la main de Victor s’empare de la sienne, et dans un moment magique, il lui embrasse la paume.
-« Ma Delphine, nous sommes le 13 février, et depuis plus de vingt années, ce jour-là je t’écris…Toutes ces lettres sont là, dans ma table de nuit. Je n’ai jamais osé te les envoyer. J’étais monté hier soir au grenier chercher la photo de classe où le hasard nous avait placé à coté l’un de l’autre. Cette année, je ne t’écrirai pas, mais je te le dirai : Je t’aime et ce depuis toujours !
-Moi aussi, mon Victor. Mais… pourquoi le treize février ?
-Ho, je sais bien que ce n’est pas ton anniversaire, c’est le cinq juin ! Mais parce que le quatorze février c’est la Saint Valentin, mon amour. »



 Edouard Pailhès 


 



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