L’histoire d’Edouard - Le Téou indiscret

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   30-06-2009
La semaine dernière, un ami revenant de la lointaine Afrique, m’a appris que, sur ce continent, les gens nommaient les téléphones portables ‘’ les téou’’ car « Allo, t’es où? ». J’ai trouvé ça très joli, mais, pourtant voici l’histoire tragique d’un téou...
Le dimanche.
Je n’aurais pas dû le ramasser. Il gisait là au bord du trottoir comme un animal blessé, perdu, abandonné. Mais comment aurais-je pu m’imaginer que c’était le début d’un cauchemar ? J’ai signalé ma trouvaille au commissariat, je suis rentré chez moi, je l’ai posé sur mon bureau.  Et, je l’ai oublié.
Le lundi.
Mais il est encore vivant ! Le voilà qui sonne, vibre, clignote de mille couleurs. Que me veut-il?  ‘’Batterie faible ‘’ le message est clair : il ne veut pas mourir !
Le marchand de téléphonie m’a dit : - « Vous voilà tranquille, cet appareil charge tous les modèles. Mais dans votre téléphone, il n’y a même pas de puce ! »
J’ai pensé: « Très bien, comme ça, il ne contaminera pas mon chat. » - « Voulez-vous acheter une carte SIM ? Sans quoi il ne marchera pas! »  Pourquoi il m’appelle Sim? Et heureusement qu’il ne marche pas, déjà qu’il vibre !
- « Non merci, j’ai un portable qui fonctionne, et je garde celui-ci en dépannage. »
En entrant  chez moi, je l’ai mis en charge, il semblait content. Des petits traits bleus indiquaient d’une façon régulière que son pouls était redevenu calme. Pour me remercier, sur son écran se dessinaient, rouges et verts, des dessins géométriques du plus bel effet. A ce moment là, je me souviens, j’étais heureux.  Oui, j’étais heureux de l’avoir sauvé d’une mort certaine. Pensez-donc, dans un caniveau, dehors, et qui plus est, avec une batterie faible ! Il n’aurait certainement pas survécu !
Mais dans l’après-midi, le son d’une charge de cavalerie me fit sursauter de mon fauteuil.  ‘’Batterie pleine’’ affichait l’écran. Et alors? Il n’y a pas de quoi faire un tel raffut, surtout pendant la sieste! Au fond de moi, un doute commençait à germer. Je comprenais, peut-être, les raisons de son abandon par le précédent propriétaire. Il  n’était pas sociable !
Mal éduqué sans doute dans sa jeunesse, il avait gardé le goût de l’autorité, il pensait sûrement qu’il avait tous les droits. Je débranchais le fil. Il expira comme un fauve repu, clignota et s’endormit.  Mais pas moi, car pour la sieste, c’était fini.
Le mardi.
A quatre heures quinze en pleine nuit, un orchestre symphonique débarque dans le salon...Un spectacle sons et lumières, le chat apeuré saute du canapé sur la télévision renversant au passage le vase de fleurs. Pas moyen d’arrêter ce putain de téléphone.
      - « Enlève la batterie » me crie mon épouse les mains sur les oreilles.
Encore faut-il savoir où elle est ! Ouf, il s’arrête de lui-même, pas pour longtemps, car cinq minutes après, le voilà qui recommence en stéréo cette fois. Un son de sirène vous perce les tympans, enfin j’appuie sur une touche qui le calme. Je dois appuyer souvent, car il insiste... finir sa nuit par pose de cinq minutes, n’est pas de tout repos, et surtout dans un fauteuil, car ma femme refuse sa compagnie dans la chambre.
Enfin à neuf heures, celui qui m’appelle Sim me donne la clef de l’énigme: il faut appuyer trois fois sur la touche verte pour stopper le réveil.
Le mercredi.
Ah ! les petits enfants sont venus, car il n’y a pas l’école.
     - « Papy, tu as un nouveau portable? Il est chouette, il y a des jeux dedans? »
     - « Je ne sais pas mon poussin, regarde si tu veux! »
     - « Chouette! Il y a Redman en trois D, je peux jouer Papy? »
- « Bien sûr !»
Et toute la matinée, des sons guerriers ont envahi la maison. Il semblait apprécier la compagnie des enfants, car ceux-ci n’ont jamais été aussi sages. Après leur départ, je l’ai rechargé pour éviter une nouvelle attaque de la cavalerie, puis sûrement fatigué, il a bien dormi ce soir-là... moi aussi du reste.
Le jeudi.
La journée fut calme, il ne fit aucun caprice. Seule la petite lumière sur le côté, comme un phare dans l’océan, clignotait pour rassurer les naufragés de la technologie, comme moi. Mais, je dois pourtant vous avouer qu’à la fin de la soirée, inquiet de son silence, j’ai appuyé sur une touche. Doucement, il a prit une belle couleur bleutée et m’a dit bonjour. Rassuré, je l’ai refermé tendrement, il s’est rendormi.
Le vendredi.
L’après-midi, je suis allé, suivant mon habitude, jouer au club de bridge. Pour ne pas prendre le risque d’un conflit avec mon épouse au cas où il ferait des siennes, j’ai glissé le téléphone dans la poche de mon pardessus. Je ne pourrais pas vous expliquer pourquoi son poids me réconfortait. Peut-être me rappelait-il le revolver qui m’équipait quand j’étais en activité? Peut-être le fait d’avoir en ma possession quelque chose plus ou moins volé? Je ne sais pas! Toujours est-il, j’étais bien avec lui.
C’est là que j’ai rencontré Jean, un ami, qui pour répondre à un appel, sortit d’un étui un appareil similaire. Devant mon étonnement, pour le flatter, il m’expliqua avec délectation le maniement de son nouveau jouet. Ce n’était pas un téléphone mais un véritable ordinateur de poche, je crois qu’il savait tout faire, sauf peut-être cuire un œuf !
Sous prétexte d’un achat possible, je notais la marque, le numéro du modèle, mais, surtout la procédure pour lire messages et photos dans l’espoir de connaître les vies antérieures de ce foutu portable.
En fin de journée, confortablement assis à mon bureau, le moment de faire plus ample connaissance avec mon nouvel ami ne me prit que quelques minutes. Des messages envoyés et reçus, pas de renseignement spécial sur l’identité du propriétaire, si ce n’est qu’il avait une vie sentimentale un peu compliquée.
“Mais les photos! Ah ces photos, le choc ! le chaos, Monsieur le Commissaire. Certes elles étaient osées, je dirais, pornographiques même! Mais la photo de ce tatouage, deux larmes de sang coulant des initiales entrelacées, au dessus de ce sexe féminin, sur l’entrecuisse, ce tatouage monsieur, il est unique, c’est moi qui l’ai dessiné, il y a plus de vingt ans !
Quand Valérie, aujourd’hui encore mon épouse, quand Valérie m’a offert sa virginité ! Comment diable est-ce possible que cet appareil détienne un tel secret ?
Au souper, bien sûr, je regardais ma compagne d’un autre œil :
- « Que penses-tu Valérie de ces gens qui photographient leur épouse, nue? »
- « Quelle question? Chacun est libre de faire ce qu’il veut de son corps, les grands peintres ont toujours fait de magnifiques tableaux de leur femme ou de leur maîtresse dénudée. »
Le doute n’était plus permis, ce maudit machin avait déjà croisé ma femme, et qui plus est d’une façon très intime. Mais elle, elle était innocente. Elle ne le connaissait pas personnellement, car elle me l’aurait repris. Pourtant la coquine avait un amant, et certainement... devait-il être peintre ?
Toute la nuit, j’ai essayé de trouver une explication rationnelle à ce piège, cent fois j’ai éteint et rallumé ce putain de portable, cent fois j’ai caressé la touche ‘’Effacer’’, mille fois j’ai pleuré.
Au petit matin, embrumé par l’alcool de la nuit, j’avais pris ma décision!
Aujourd’hui samedi.
Un nouvel abandon était impossible, vu qu’il gardait en mémoire les preuves flagrantes de ce moment d’égarement de Valérie. Oui, j’avais décidé, comme ça !
Le cacher et le conserver n’aurait fait que repousser la question, mais sûrement pas calmé mon doute. Non, quoi qu’il m’en coûte, il me fallait le tuer! J’ai pensé à ce moment-là au bon vieux marteau, un coup bien ajusté, en plein milieu, dans son sommeil, il ne souffrirait pas. J’ai patienté jusqu’à neuf heures. Enfin, Valérie est partie faire des courses.
 Dans le garage, j’ai pris un marteau, il est arrivé à ce moment là.
     - « Bonjour Monsieur, le commissariat m’a dit que vous aviez trouvé un téléphone portable? »
     - « Oui, c’était dimanche sur le boulevard Gambetta, le voilà, ici sur l’établi »
     - « On dirait bien que c’est lui, attendez, je vais contrôler de suite »
  Et là, devant moi ce salaud a visionné les photos!
     - « C’est le mien, Monsieur, il renferme les clichés d’une femme qui est tout pour moi. Elle doit divorcer dans un mois et nous partirons loin. Je suis très heureux de l’avoir retrouvé, je vais vous dédommager. »
Soudain, mon ami s’est mis a hurlé, vous savez, le son de la cavalerie!
C’était un signe Monsieur le Commissaire, c’était un signe... Alors d’un coup de marteau, bien ajusté... au milieu de son grand front de voleur d’épouse, j’ai frappé !

Monsieur le Commissaire, oui je l’ai frappé. Tenez, il est là, par terre...
“ Oh ! il n’a pas souffert, Monsieur “
 Non, il n’a pas souffert...
          
Edouard Pailhès.

Alors, un bon conseil, si cet été, pendant votre séjour en Ardèche, vous trouvez un téou, laissez-le au commissariat, vous vous éviterez ainsi bien des misères...

Très bonnes vacances à tous, et rendez-vous en septembre... si vous le désirez...

Sincère amitié.  Edouard

 

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