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En exclusivité pour Ma Bastide, retrouvez tous les mois
le nouveau roman - feuilleton de notre cher Edouard.
LA REVOLUTION DES LILAS BLANCS
Et pourtant… il vous avait prévenu
En ce début d’après midi, l’air est chargé de douceur. La lumière encore discrète laisse deviner un moment d’extase, pour rendre les initiés, amoureux de l’instant. Près du puits, sous le lierre, les premières violettes sont écloses. Timidement, leurs fleurs de velours éclatent des tons turquoise sur les feuilles vertes et lisses. Le printemps est là. Enfin, car l’hiver a été long et ces plaques de neige dans le fossé où coule le ruisseau sont comme des traces de sang après une émeute, tu oublieras !
Le noir de fumée sur la façade de la maison, réveille en lui une bourrasque de mépris. Tel un dragon dévastateur, l’incendie a avalé toute sa vie. Depuis il erre dans cet endroit comme un fantôme, refusant les visites et autres doléances que le monde entier lui fait parvenir. Son courrier s’empile sur la table en fer forgé devant l’entrée, pas envie de lire. La ligne téléphonique sectionnée pend tristement au milieu de la cour, pas envie de parler.
La foule devant le portail le laisse indifférent.
Tout cet hiver lui revient en mémoire, par lambeaux, plus envie de se battre. Pourtant, il vient de voir les violettes, comme signe du renouveau.
Si sa vie de révolutionnaire doit s’arrêter, c’est maintenant ou jamais. Il rentre dans la maison, l’odeur acre de l’incendie accroche sa gorge, le désordre noirci ne trouble plus son âme, deux mois qu’il vit dans ce cauchemar.
L’escalier remplit de papiers humides calcinés, le mène à l’étage.
Ces chambres qui autrefois résonnaient de rires ne sont maintenant que froides et lugubres comme des tombes. Les portes brisées par la hache des pompiers ajoutent un désastre au couloir. Son orgueil, sa détermination l’ont laissé seul avec ses murs qui seront sans doute son sarcophage. Il n’y a pas eu de victime, et pour cause, depuis cette histoire, il vit comme un ermite. Personne n’a jamais voulu le suivre physiquement dans son combat. Pourtant, les soi-disant intellectuels sont tous pendus à ses lèvres. Mais sa façon de vivre ne cadre pas avec leurs facéties et les petits fours. L’arbre de la révolution prend racine dans les salons, croît dans les rues, sur les barricades et ses fruits sont souvent des grenades !
Il a connu tous les combats sur la planète, les guerres sanglantes pour la liberté des peuples et pas seulement ceux dont parlent les médias pour vendre des images ou du papier, mais les plus sournois, les conflits dont personne ne s’occupe et qui laissent le champ libre à la barbarie.
Mais quand il a écrit que la France était prête à engendrer une nouvelle et terrible secousse, les ennuis ont commencé.
Le succès de son livre publié au début du printemps dernier, n’était pourtant qu’une mise en garde.
Il n’inventait rien, pas de révélation sur la faillite du pays, tout le monde savait, ni sur la façon dont les dirigeants englués dans le système avaient envisagé le chaos.
Il voulait simplement prévenir le peuple, de ne pas les croire, ne pas prendre de leader, de ne pas tomber dans leur piège de la division.
Mais surtout d’espérer qu’un homme viendrait sans violence retrouver les vraies fondations de la nouvelle démocratie. Hélas, les politiques ont cru qu’il voulait prendre leurs places !
Au début, tout le monde a analysé son roman, saluant la nouveauté du sujet, le réalisme de la situation, l’aplomb des personnages. Les politiques en place ont du bout des lèvres apprécié la pertinence de l’auteur mais, ils n’ont pas compris le message. Le peuple lui, a interprété la réalité du moment. Ses conférences sont vite devenues des tribunes où l’esprit révolutionnaire planait.
Il s’avance dans la pièce qui lui servait de bureau. La désolation résonne sur les étagères, tous ses livres, tous ses écrits sont dévastés. Il se souvient trente ans plus tôt, la milice d’un pays sud-américain avait laissé son refuge dans le même état. Les cinq ans qui ont suivi dans leurs geôles lui ont laissé une cicatrice douloureuse. Tous les soirs, leur lavage de cerveau lui donne des maux de tête insupportables. Sur une chaise encore robuste, il s’assoit, prend le reste du manuscrit de son roman et comme une berceuse, il commence la lecture :
“ Je vous avais prévenu “ CHAPITRE I
Quatorze heures, dimanche, dans le petit bureau, les premiers résultats ne laissent aucun doute, une fois encore le peuple a dit Non. Personne n’ose aller l’annoncer au patron dont on entend la voix, au téléphone.
“ - Jean-Marc, allez du courage, il faut qu’il sache ! C’est un ordre !
Bien sûr, du courage le ministre n’en a pas, sauf quand il s’agit de passer à la télé. La porte capitonnée donne directement chez le patron, il sourit à son correspondant, ses yeux pétillent comme ceux d’un enfant devant le sapin de Noël. Le temps me parait très long, les mains dans le dos j’attends la punition qui va être terrible !
- Oui. Entendu, je vous rappelle plus tard… Il raccroche enfin. Alors, quelles sont les nouvelles ?
Dans son costume sombre, qui tranche avec les boiseries recouvertes de feuilles d’or des murs de son bureau, sa carrure imposante me fait face.
- Monsieur le Président… il faut, enfin je devrais…
- Dis donc, tu as avalé ta langue ou tu fêtes déjà la victoire ?
- La victoire du Non, Monsieur.
Le connaissant bien, j’attends de sa part une explosion. Il me regarde, se lève, et va vers l’immense porte- fenêtre.
- Le printemps est en avance cette année! Tu ne trouves pas?
Il ne m’a pas compris ou l’information l’a complètement anéantie!
- Le peuple a tranché, le Non est largement en tête, Monsieur.
- Tu te répètes mon petit, puis ne m’appelles plus Monsieur, Paul ira très bien. Aujourd’hui, J’ai besoin de toi. Assois-toi là. Quel est ton nom ?
- Jean-Marc Batela, monsieur Paul. “
Il me désigne le canapé bleu réservé aux hôtes de marque. Bon dieu non ! La raison l’a quitté, je regarde ce personnage comme quelqu’un de nouveau. Il n’est pas abattu, loin de là, il semble serein, perdu dans ses pensées.
“ - Je savais que les Français diraient non, c’est pour ça qu’il fallait leur demander. Eux seul pouvaient arrêter cette sottise, ce machin… aurait dit le grand Charles ! Le parlement, lui aurait dit oui et plus moyen de stopper! Commande deux plateau repas et dis à ton chef, que tu ne fais plus parti de son équipe, je te garde pour la journée, j’ai besoin d’un conseiller qui colle à la réalité quotidienne des Français, dis moi tout et pas de gloses larmoyantes surtout. “
Et voici comment j’étais là ce jour là…
Le retour dans le petit bureau est fantastique, tout le monde est suspendu à mes lèvres
“ - Alors, il a gueulé ? Qu’est ce qu’il décide ? Il a convoqué le Premier ministre ? Pour les médias…
- Il m’a viré, je dois lui apporter à manger, puis travailler avec lui, pas de commentaires !
Le ministre me regarde semblant tomber des nues
- Jean-Marc je dois savoir !
- Désolé, pas de commentaires. “
Et tac, voilà pour tes ordres à la con, depuis le temps que j‘en rêve, ça fait du bien.
Un coup de fil aux cuisines, je regagne la pièce présidentielle. Paul assis derrière son bureau, un bloc-notes à la main écrit, seul le fameux téléphone rouge est branché.
“ -Jean-Marc, qu’avez vous-voté ? S’il vous plait de me le dire !
- J’ai dit Oui, euh… Paul ! “
L’appeler Paul est une folie, moi petit gratte- papiers depuis plus de trente ans, dans ce ministère !
“- Cela ne m’étonne pas, à vous, gens des villes, vous éblouir par des mots est facile, tellement habitué à dire Oui. Le non vous complexe. Pensez-vous que vos parents aient voté Oui ?
- Sûrement pas, ils ont des relents de communisme, déçus mais fidèles quand même.
- Tu vois le contraste entre les Français et c’est très bien, le peuple n’est pas dupe. L’information n’est plus prise pour argent comptant, tant mieux pour le pays. Bon, il va falloir gérer tout ça. “
Il raccroche les téléphones qui clignotent instantanément. On tape à la porte. D’un regard il m’invite à ouvrir. Le Premier ministre, les bras chargés des repas me regarde, étonné.
“ -J’aimerais m’entretenir seul à seul avec Monsieur le président, déclare-t-il de son air autoritaire.
Paul raccroche le combiné.
- Cher ami, vous pensez déjà à votre reconversion ? Plaisante-t-il. Quel bon vent vous amène, parlez librement devant mon nouveau conseiller, Jean-Marc ?
- Batela, Monsieur.
- C‘est ça, Batela Jean Marc, il restera la journée avec moi. Soyez bref.
- Monsieur, sachez que je serai à votre service. Quoiqu’il arrive.
- Merci, restez dans vos bureaux et dites à vos ministres de faire de même, je vous contacterai en fin de soirée ! “
Sans rien dire le locataire de Matignon, quitte le bureau discrètement.
“ - Tu vois Jean-Marc, la République doit être au service de la nation, mais trop de gens élus ou non croient avoir un quelconque pouvoir de supériorité sur le peuple, moi aussi parfois ! Ce n’est plus vrai. Les hommes politiques adoreraient évoluer dans d’autres sphères. Les Français ont les pieds sur terre. Comme notre emblème, le coq, les pieds dans la merde, mais il chante quand même. Je suis content que la sagesse populaire ait pu freiner la marche en avant de ce foutoir.
- Mais, Paul, vous vous contredisez, vous avez défendu le oui avec tant de conviction?
- Comment aurais-je pu défendre le non ! Impossible ! Ne pas m’en mêler ? Difficile ! Alors, faire deux discours en restant dans le vague, ne pouvait que faire plaisir aux pays amis. Si la chienlit s’installe, je reviendrais en sauveur de la république.
Rappelez vous De Gaulle, dont on ne va pas tarder à parler croyez-moi, les médias s’en occupent… la descente des Champs Élysée pour lui demander de revenir, mais vous étiez trop jeune. Quelle fin politique… Le retour au calme, les réformes, serrer les boulons et tout le monde est content. Pensez à Bush… Le 11 septembre ?
- Vous voulez dire que ?
- Non, je n’ai rien dit !
- Bien, ainsi donc, vous saviez que le peuple ne suivrait pas le gouvernement pour cette convention européenne ?
- J’étais sûr du résultat. Alors, il me fallait envisager ça sur le plan national, c’était la seule façon. Mais nous parlons et l’heure tourne.“
Quinze heures trente, un café, j’attends. Cherchait-il un confident, je n’ose lui demander. Il ordonne à un secrétaire de venir filtrer les appels, un perroquet aurait aussi bien fait l’affaire, la même phrase revient en permanence:
“- Oui, merci, le président vous rappellera. Un bureau est installé près du sien.
“ - Changeons de Premier ministre, puisque je l’avais promis, la liste est longue, celui qui sera désigné, sera condamné. Il est tentant de sacrifier un adversaire, je vais lui proposer, il refusera.
Mais dans un ministère haut placé, l’affaire est la même et la fin aussi. Un homme sorti de mon chapeau, ne sera pas non plus crédible. Je viens de faire le coup et ma foi, j’ai réussi, quand pensez-vous ?
- Un diplomate, avec un certain bagou comme les Français les aime…Un homme de l’ombre sera le bienvenue, sa marche de manœuvre est limitée, mais l’été arrivant les augmentations annuelles passeront plus facilement.
- C’est bien l’été qui me gêne, pour envisager un changement radical, grâce au rejet de l’Europe, certains amendements seront plus facilement compris, des idées hélas peu ou pas populaire. Si une grogne est prévisible, elle ne sera qu’à la rentrée ou au printemps et seulement si je le décide. Gagner du temps, c’est ce qu’il faut faire. “
Voilà pourquoi le résultat ne l’a pas surpris, ces gens-là sont au-dessus de tout. Ils évoluent dans des cercles inconnus du commun des mortels, ils sont hors de la réalité. Ils savent des choses interdites de diffusion. Quand les ouvriers manifestent, ils ne pensent pas au pourquoi de la chose, mais aux conséquences pour leur image. La nomination d’un ministre est une question de durée. Aujourd’hui à l’agriculture, demain à l’éducation nationale après au logement…. Comment croire qu’un homme si brillant soit-il puisse passer du coq à l’âne avec des résultats extraordinaires ? Seize heures, le ministre de l’intérieur se fait annoncer.
“ - Qu’il monte ! répond sèchement le président.
L’huissier introduit le ministre les bras encombrés de documents, il me dévisage
“ - Jean-Marc Batela, nouveau conseiller, dis-je en tendant la main.
- Enchanté, pouvez-vous nous laisser !
Le ton autoritaire implique le respect.
- Non, non, restez, dit Paul. Allons aux nouvelles tout de suite. Quelles sont vos estimations?
- Hélas, rien de bien bon, ils n’ont pas compris, la tendance est négative, seul un soubresaut de quelques grandes villes pourrait sauver le résultat.
- Mauvaise campagne, trop molle, trop de discours discordant, aucune unité dans la majorité. Et moi maintenant ? Me voilà la risée de toute l’Europe ! Qui m’a conseillé les interventions, qui ? M. le ministre je vous le demande ? Il se lève, se dirige vers la baie vitrée donnant sur le jardin, tournant le dos à son invité, il profite pour esquisser un sourire. “
J’ai devant moi un personnage en perdition, toujours debout, les dossiers sous son bras tanguent dangereusement.
“ -Je viens vous présenter ma démission, articule-t-il péniblement
- Votre démission ? Vous pensez que cela sera suffisant pour calmer les vainqueurs. Si vous devez partir, le Premier ministre vous préviendra, rejoignez moi à vingt une trente ici. Et pas de déclaration !
L’homme fait un demi-tour presque militaire et s’enfuit sans poser de questions.
- Tu vois Jean-Marc, pour eux aucun risque, ils partent avec à la clef une ambassade ou une préfecture. Comment veux-tu qu’ils sachent ce qu’ANPE peut signifier ? Et plus de trois quart de nos députés sont fonctionnaires ! Mais lui, je peux encore en avoir besoin. Les hommes n’ont plus de grandes idées, on gère au jour le jour en pensant carrière. Bien sûr, je sais tout ça, mais le monde tourne, il me faut être vigilant. Bon, préviens les ingénieurs, j’enregistrais une déclaration à vingt-deux heures quinze, dans la salle de l’Élysée. “
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