Littérature


«Une nouvelle» écrite par Edouard Pailhès d’Aubenas.

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   10-04-2007
«Une nouvelle» proposée à Ma Bastide écrite par Edouard Pailhès d’Aubenas.

Céleste, le matelassier

Chaque anné, le printemps, faisait apparaître sur la place du village un drôle d’équipage. Tirée par un chien jaune, une carriole à une seule roue, la forme rappelant une grosse cuillère, Céleste soulevait les brancards.
C’était le matelassier, annuellement pour les plus riches, moins souvent pour nous, il décousait les toiles de matelas pour faire gonfler et nettoyer la laine avec sa drôle de machine. Il était accompagné d’une femme en noir, dont le soleil avait cramé le visage. Armée d’une aiguille, Piette, ainsi la nommait-il, recousait le coutil quand Céleste avait terminé.
Les gens se pressaient pour être les premiers. Sous le préau de l’école où les couches s’entassaient, Céleste s’asseyait à califourchon sur sa cardeuse qu’il appelait Rossinante. Il passait la laine sous les clous de la machine dans un mouvement pendulaire. Rossinante… Quel drôle de nom, j’ai appris beaucoup plus tard que c’est celui du cheval de Don Quichotte…
Tous les gamins le regardaient et surtout l’écoutaient. Il connaissait des choses extraordinaires. Les gens du village disaient qu’il était «un peu néssi », c’est-à-dire un peu fou, mais ce n’était pas vrai.
Tiens, aujourd’hui encore me revient en mémoire cette histoire qui enchante mes rêves. Il était une fois…
« Il faisait froid, très froid, à pierre fendre, c’est vous dire. Sur les Gras entre ici et là-bas (jamais il ne nommait l’endroit… normal, le secret), aucune habitation ou grange proche, je les connais toutes, seule la grotte pour la nuit serait notre abri.
L’hiver, le soir décline vite. Une fois entrés nous allumons un feu au milieu de la gigantesque salle. La danse des flammes renvoyait sur les parois des ombres inquiétantes. Un renard dérangé par ces visiteurs nocturnes s’est enfui sans chercher à comprendre.
   Piette avait attrapé pour le souper un hérisson. Oui, c’est très bon! Non, ça ne pique pas!  Il suffit de le gonfler avec une paille puis de le gratter au couteau. Empalé sur une petite branche de cade comme une brochette, c’est délicieux.
Le chien couché, fatigué par la route et le poids de la carriole, dormait. Piette selon son habitude, avec des cailloux et du charbon de bois lisait l’avenir.
«-Céleste, nous allons découvrir quelque chose d’extraordinaire! Le fait de dire une phrase aussi longue, était déjà fabuleux pour elle.
Un besoin naturel m’obligeât de pénétrer plus profond dans la grotte, armé d’une torche, je m’enfonce dans les entrailles de la terre. Accroupi entre deux stalagmites, soudain j’ai vu une lueur flotter, comme quand la pleine lune est masquée par la brume. Elle s’est posée sur un gros rocher, et a pris la forme d’une fée.
Surpris je remonte mes brailles, et n’ose plus bouger. Une chauve-souris au plafond tournoyait, mais la trace de son vol reste gravée dans les airs par des filaments multicolores. Bientôt la voûte semble se remplir de lampions, comme au 14 juillet.
   Dans une cavité, la fée rayonne, enveloppée d’un halo de lumière bleutée pareil à la Madone de l’église. Les gouttes d’eau tombant des stalactites forment des perles de cristal qui explosent en mille feux d’artifice au contact du sol. Tout à coup, des parois de la grotte, se détachent toutes formes de lutins, des tout petits et des énormes qui se déplacent sans bruit et semblent se parler !
Bientôt un orchestre de cailloux se mit à jouer une musique sucrée,  dominée de temps en temps par une note métallique. J’entends cet air quand Rossinante, la cardeuse, travaille: «écoutez : glic… glic… «
La fée s’est approchée, m’a pris la main. Je pense encore toucher sa peau douce comme une pêche de vigne, quand je carde la laine. Elle me conduisit au bord d’un bassin naturel. Trois salamandres noires tachetées de jaunes, brillantes sous les spots, dansaient une farandole sans faire de remous en surface. Des sangsues accrochées les unes aux autres, dessinaient des arabesques compliquées, en nageant et ondulant de façon précieuse.
Des couleuvres endormies pour l’hiver, se réveillent pour se joindre à nous. Quelques lézards verts ou gris attirés par la musique, agitent leurs queues en cadence. Un putois veut participer, mais, malgré tous ses efforts, il ne peut pas arriver à dégager un parfum festif, personne ne lui en veut, mais aucun ne s’approche.
Tout à coup on m’appelle …» Hou Hou «, je tourne la tête dans tous les sens …»Hou Hou» C’est un hibou perché sur le chapiteau, il vient à la fête. Ses yeux démesurés semblent porter des lunettes, et sa houppette touche le plafond.
Des lapins en profitent pour gambader comme des fous, sautant d’un rocher à l’autre, faisant des pirouettes, leurs petites queues blanches ressemblent à des flashs. J’ai même crû voir une belette dans son beau manteau de fourrure, mais je n’en suis pas sûr !
 La grotte ressemblait au château de Versailles quand le Roi invitait ses courtisans. Tout le monde s’amusait, mais la fée leva sa baguette et demanda le silence:
«-Voici Céleste, le matelassier, déclara t-elle d’une voix douce. Autour d’elle plus de bruit, le regard tourné vers moi, la ronde s’était calmée. J’étais fier d’avoir tous ces nouveaux amis, quand soudain…
«- Céleste qu’as-tu mangé au souper ?» Une douleur insupportable me saisit au ventre, plié en deux par le mal, je vomis… un hérisson, deux hérissons, une multitude de hérissons qui s’échappent de ma bouche… plus je vomis plus je rapetisse, je deviens de plus en plus petit.
Voilà que le lapin, beaucoup plus grand que moi, me regarde avec des yeux menaçants, le lézard prend une allure de dinosaure, et le hibou ressemble à une montagne dont le bec aurait vite fait de m’écraser comme une figue trop mûre!
 Un hérisson dans un bruit assourdissant, ses épines frottant la voûte de la grotte, s’avance en ouvrant sa gueule pour mordre «  Non, au secours !!! ». Devant ma détresse, la Fée m’a pris dans sa main, et m’a caressé comme on touche un oisillon tombé du nid. Mes anciens amis s’approchent menaçants, la vision du monde dans cette position, est des plus terribles. La queue d’une souris peut me broyer les côtelettes, mais oui les enfants … j’étais si minuscule. Je ressens violemment le souffle de la fée comme le mistral sur le plateau des lavandes. Agrippé à son doigt aussi gros que le marronnier de la cour, je regarde tous les animaux prêts à me piétiner si par malheur, la fée me laissait tomber à terre. Son sourire devenait effrayant, sa bouche aurait pu m’avaler comme une cacahuète. En essayant de hurler, je parvins à lui dire:
«-Je regrette, je ne savais pas, jamais plus je ne mangerai de hérissons. Faites que je devienne normal! Je vous en supplie!»
   -Céleste, Céleste où es-tu?
   -Mais je suis là Piette, où veux-tu que je soies ?
   La grotte a regagné son calme, j’étais assis sur un caillou comme un idiot. À mes pieds, les restes de mon souper, j’avais tout vomi !
  -Tu as trop mangé, et avec le froid, tu as eu une indigestion!
   - Sûrement, et je me suis endormi ici, la fatigue…
    J’étais soulagé et très heureux de revoir ma compagne. Dans la caverne, je cherche la fée, les lampions, les lutins…non, il n’y a plus personne ! Je suis seul avec Piette, le calme est revenu, la grotte a repris sa vie séculaire.
   Le renard rentre dans son terrier sans nous regarder, dehors le soleil est déjà haut. Sur le chemin Piette me montre un beau hérisson, je saisis son bras :
   -Arrête ne le tue pas ! Plus de hérisson, plus jamais de ma vie!

 Edouard Pailhès   Voilà les enfants, ce qu’il nous est arrivé, un soir d’hiver. «
   Le tas de laine «mangé» par Rossinante est passé de l’autre coté, aéré, dépoussiéré. Piette va retourner la toile sur une table soutenue par des tréteaux, la remplir de laine propre, puis recoudre le matelas en n’oubliant pas les pompons au milieu.
Tard, nous rentrions à la maison la tête pleine d’images. Souvent notre mère nous grondait:
   «- Un jour, ils vous prendront pour remplacer leur chien! »
Si elle avait su qu’ils nous prenaient déjà une grosse part de nos rêves !

Edouard Pailhès d’Aubenas 

 

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