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Littérature |
Va ma belle tu es libre |
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| 02-10-2007 | |
nouvelle proposée par Edouard Pailhès, fidèle lecteur de Ma bastide. merci Edouard.
Quand il eut poussé la porte, l’humidité de la nuit sembla pénétrer son corps comme le venin d’une vipère doit agir sur sa victime. L’étoile polaire brille encore, avant que l’aube ne l’efface jusqu’au soir.
La soupe, dans le chaudron suspendu à la crémaillère de la cheminée à peine rougeoyante, réchauffe un peu son vieux squelette. Il rince le bol au maigre filet d’eau qui éclabousse l’évier taillé dans un bloc de granit. Dans sa musette, un bout de saucisson rance, un quignon de pain dur, le boulanger ne vient ici que tous les quinze jours, sa gourde. Il sourit, pense à Elle. Dans l’ancienne bergerie vide depuis la mort de sa femme, dix ans déjà, il prépare les cannes ou plutôt la canne, faite de bambou dont chaque tronçon d’un mètre environ se termine par une bague de laiton doré. Il se souvient encore du jour où il l’a achetée. Une folie, dix milles francs… anciens, pour calmer les cris de son Henriette il a promis de ne plus chiquer de gris. Dans les sacoches du vélo, il ramenait aussi trois plants de tabac. Derrière la maisonnette, là où pendant des années trônait le tas de fumier, d’un coup de bêche il retourne la terre, certain de trouver des lombrics aussi rouges que les cerises d’été. Prisonniers dans une boîte métallique, ayant contenu colle et rustines, les vers vigoureux s’agitent. Dans le poulailler, son couteau a vite fait d’entailler une poutre. De minuscules trous sont les signes de la présence de larves. Gros vers blancs, qui se nourrissent de bois, et rendent les charpentes si fragiles, que les toitures des maisons environnantes sont toutes écroulées. Il faudrait les traiter, mais à quoi bon…Personne ne veut plus vivre ici. Un tour de clef, juste par habitude, car tout le monde sait que celle-ci est sous la pierre. Son vélo à la main, Joseph descend le sentier vers le torrent. Les prémices de l’aube lui apportent depuis toujours une joie intense, être là, maintenant, savourer encore une longue journée, quoi qu’elle apporte, travaux pénibles ou douceur d’une rencontre. Si tout n’était que misère, les oiseaux ne chanteraient pas tant. Le ciel d’un bleu uniforme semble vouloir être de la partie, seuls des nuages lointains se dessinent à l’horizon. Joseph se répète tous les mouvements qu’Elle va faire quand il l’aura piégée, il sourit, imagine…imagine…
Quelques ablettes se promènent à la recherche d’un repas. Qu’il lui eût été facile de la pêcher au carbure ! Oh, c’est très simple quoi que dangereux, les pastilles de carbure dégagent un gaz inflammable dont on se servait pour les lampes à souder. Il suffit de les placer dans une bouteille en verre dont le bouchon est légèrement poreux, et de la faire couler. Au contact de l’eau, le gaz prisonnier explose la bouteille. Alors le gour se remplit de tous les poissons et autres animaux, assommés ou morts. Cette braconne, il a souvent pratiquée, il fallait bien nourrir la famille. Mais aujourd’hui ce n’est plus nécessaire. A la loyale, il l’attrapera à la canne. Elle doit se terrer sous les blocs de pierre, et la clarté du jour va la mettre en chasse. Les sillons de bambou bien enfoncés, le fil de crin bien fixé, un hameçon de 14 en acier trempé, il hésite sur le bouchon, choisi le vert pour ne pas trahir sa présence. Amorcé d’une larve, par-dessus les arbrisseaux le combat commence. L’attente commence, installé comme il peut, c’est à dire à moitié assis sur un caillou, les souvenirs d’une autre attente envahit sa mémoire… «La pluie, la boue qui vous collait à cette terre. On ne savait pas pourquoi, il fallait rester là, attendre. En face, ils étaient là, eux aussi, collés à la même terre, dans le même état, piteux… nous attendions depuis des jours, on se parlait d’une tranchée à l’autre. On échangeait le tabac contre de l’alcool. Ça aurait pu rester comme ça, pour nous la guerre, on ne comprenait pas! Soudain les obus, des tonnes d’obus, tout volait en éclat, les barbelés, les piquets, les planches, les hommes… quel que soit l’uniforme ou la patrie. Les généraux nous avaient simplement oublié! Le silence, l’attente, des grognements, la nuit, le jour personne ne répond à mes appels, sortir mais si c’était un piége? Une autre nuit, un autre jour attendre…le bouchon s’agite, plonge, je ferre, non ce n’est pas Elle, pas de résistance ce n’est qu’un chevesne. Un beau poisson toutefois, élancé, brillant sous le soleil, je le décroche, l’hameçon ne lui a pas abîmé la bouche, doucement je descends vers la rivière, plus bas, je m’empresse de le remettre à l’eau. Aujourd’hui il a de la chance. Comme j’en ai eu quand six jours après une patrouille m’a retrouvé dans mon trou, médaille militaire et aux généraux aussi…pourvu que la prise du poisson n’ait pas éveillé de soupçons chez la truite. Elle est méfiante, pour survivre il lui a fallu sûrement être très habile. Maintenant elle est la reine du gour aucun prédateur serpent ou carnassier ne pourront la dévorer. Sauf si elle monte en surface, la buse toujours à l’affût dans le ciel l’aurait vite repérée. L’attente reprend, il est bizarre à mon âge de se souvenir de chose du passé lointain, et pas celles de la semaine dernière…Le soleil commence à réchauffer la nature, une oreille habituée entend le gibier qui rode à la recherche de nourriture. C’est la faim le seul moteur de l’humanité, c’est elle qui vingt ans après a fait venir au pays, tous ces Espagnols fuyant le franquisme, pour se joindre à nous dans la résistance. Je les revois se baignant ici, bronzés comme du bon pain, pêchant la truite à la main, sous les cailloux. Les discussions enflammées sous les châtaigniers, refaire le monde sur un schéma d’égalité au travail et du partage, quelle belle utopie. Trop de gens rêvent de pouvoir, même là-bas, et le pouvoir a pourri le rêve. Seul le révolutionnaire sur son île est survivant, mais à quel prix pour le peuple. Nous ne voulons pas savoir… dès fois que, comme Staline!
Inutile de bouger, l’effrayer ne servirait à rien, juste lui rappeler ma présence par des mouvements du poignet. Nous voila attachés l’un à l’autre, mais notre lien est peut-être mortel pour elle. Tous les liens ne sont pas synonymes de perte de liberté. Le lien qui me liait à Henriette, était d’amour. Non, je crois ne lui jamais avoir dit « je t’aime », elle non plus du reste. Mais il y a des gestes plus tendres, plus forts que les mots. Nous avons vécu simplement, heureux de ce bonheur si naturel, si clair que, le seul le fait d’y penser me trouble. Henriette, bonne femme, brave mère, nous avons deux enfants magnifiques, et surtout, je peux le dire, ne le répétez pas, amante fabuleuse… Nos épousailles après ma première guerre, offusquèrent tout le pays, pensez une Boche, moi Joseph Marie Pradelle, habitant à Saint Victor me marier avec l’ennemie… Putain, elle part comme une fusée, monte en surface fait un saut magnifique et replonge vers le fond, lui laisser du mou vite. Holà, elle a encore de l’énergie, pas de casse, tu peux encore essayer, sa fougue ne me fait pas peur. Fatigue-toi ma belle, ton combat est admirable. Le temps de retrouver l’équilibre, le soleil sur le miroir de l’eau chauffe maintenant les derniers lézards, j’aurais du prendre mon chapeau, si Henriette était encore là, elle l’aurait posé prés de la musette…Tu me manques. Oui, elle était allemande et alors? Qui m’a soigné avec tant de patience, qui n’a redonné le goût à la vie après l’enfer des tranchées, dans cet hôpital où la connerie des maréchaux et autres politiques donnait en pâture à la mort tant de jeunes. L’infirmière était germaine par sa mère, son père était français, elle avait choisi son camp, celui des droits de l’Homme. Mon premier regard sur le lit de fer, je m’en souviens comme si c’était ce matin. Des yeux gris bleu pailletés d’or, un visage si fin entouré de cheveux noirs et brillants comme la suie, ses doigts entrouvraient mes paupières, je ne comprenais rien, mais j’ai…nous, avons su que la vie nous faisait un cadeau. Où étiez-vous pour juger de notre amour? Qui êtes-vous pour nous interdire le bonheur? Nous sommes partis de St Victor, la veille ferme des grands-parents nous a accueillis avec joie… Voilà qu’elle recommence, elle tourne sur elle-même, comme une anguille, heureusement je l’avais prévu! J’ai placé un émerillon en bout de ligne, l’autre jour, tu m’as échappé comme ça. Aujourd’hui tu peux tourner, danse la truite, danse…Les habitants du gour se terrent croyant que le monstre va tous les avaler. En 40, c’est les habitants du bourg qui se sont terré croyant eux aussi que le monstre allait les avaler, ils ont vite retrouvé le chemin de notre ferme pour mendier leur pitance. Henriette a tout donné sans rancune. Même la nuit, elle soignait des gens blessés, elle traduisait pour le maquis des messages interceptés sans jamais de questions. A la libération leur instinct, a vite repris le dessus, ils voulaient la tondre…seul mon fusil les en a dissuadé. Huit ans après ils lui ont donné une médaille… à ceux qui voulaient la lyncher aussi, pauvre vie, et pauvre de toi. Le soleil brûle les cailloux, mes yeux se brouillent, la faim commence à se faire sentir, l’eau de la gourde est tiède, ma main ankylosée par la canne ne répond plus aux sensations de l’animal. Le sait-elle? Il me faudrait bouger, mais je ne veux pas lâcher la canne. Pour le moment c’est Elle qui me tient en vie. Tous les jours il faut inventer une raison d’être là! S’inventer une histoire pour rester vivant, pour se lever le matin, tiens, et si les gamins venaient pour la toussaint? En voilà une bonne raison! Huguette et Samuel son bonheur, notre bonheur. Quelle joie de les voir grandir, cette liberté que l’on leur a appris à aimer, les ont éloignés. La ville les a mangés, pourvu qu’elle ne les brise pas trop. Que feraient-ils ici? Voir leur père perdu dans ses souvenirs? Le pays qui se meurt? La truite n’est pas leur priorité, les bacs du supermarché en regorgent. Oui, mais elles sont d’élevage, et alors? Même les hommes maintenant sont d’élevage, du petit pot au Mac Do, du surgelé au club de rencontres, du light, de l’allégé, même ta vie est allégée, regarde à la télé les hommes…Soi disant, les vrais!!! Ils existent, mais ce n’est pas toi ! Eux ne boivent pas de vin mais du coca, hélas nos vignerons ne savent pas faire pousser ça! Des hommes sur mesure, et surtout ne vous plaignez pas, la misère n’est pas loin. Et qui l’a créé cette misère? Alors tu bosses et tu la fermes! Voilà leurs vies, tous ces combats pour en arriver là! Le dire? A quoi bon, personne n’écoute…et pourtant! Bon dieu, la voilà prise de panique, dans tous les sens d’en haut en bas, de coup queue en coup de tête, est-ce son dernier signe de bravoure? J’aimerais car je fatigue aussi. La lourdeur de l’air laisse pressentir l’orage. Pas tout de suite, je t’en prie Seigneur. Un orage de fin d’été par ici peut-être pire qu’une embuscade de la gestapo, dans les sous bois en 44. Qui les avaient si bien renseignés? Adieu Pablo, José, Etienne et tous les autres. André, Henriette et moi avons eu la vie sauve en sautant dans le puits heureusement que la déflagration de la grenade ne l’ait pas bouché! Plus tard dans la nuit, nous sommes ressortis, quel carnage, nous avons enterré tout le monde sous les châtaigniers. Un mot au facteur pour prévenir les autres groupes. Pourtant je suis sûr qu’elle ressent l’électricité de l’air, les animaux ont un sixième sens, voilà pourquoi elle s’énerve! De grosses gouttes éclatent sur le rocher, leurs empreintes disparaissent aussitôt mangées par la chaleur de la roche. Le ciel devient comme mon assiette de soupe quand je fais chabrol avec un verre de vin. Des traînées écarlates forment des tourbillons célestes, la prudence commanderait le retour à la maison. Personne ne s’inquiétera, je reste avec Elle! Jusqu’au bout. La pluie sur mon visage soulage pour un instant la fatigue. Serais-tu, ma truite le diable pour déclencher ce déluge? Le tonnerre résonne dans la vallée comme des obus, la lumière aveuglante et sporadique grave dans ma tête des clichés. Là! En face…sur le rocher une silhouette, un autre éclair mais c‘est… Henriette dans sa longue robe blanche. -Henriette, attend j’arrive ! Le vacarme de l’orage couvre ma voix, elle ne m’entend pas! La voilà qui plonge avec cette grâce qui l’accompagne dans chacun de ses mouvements. -J’arrive… J’oublie la truite, la canne, je commence à sauter sur les rochers, putain de godillots cloutés, me voilà allongé sur le dos, ma tête résonne comme si un grand vide s’était installé. Les gouttes de pluie emportent mon sang sur les cailloux, je ne peux plus bouger les jambes. Henriette me rejoins, s’assoie prés de moi, me sourit. Je la supplie : -Dis ma Mie, maintenant je veux partir avec toi! Le cri strident de la buse, me fait ouvrir les paupières. Le ciel bleu, et l’oiseau en tournoyant me rendent un peu de lucidité. Qu’est ce que je fais ici? Pourquoi ne puis-je me redresser? Ma main droite serre un bambou. Nom de Dieu, oh pardon, je tire le fil pas de résistance, la truite a gagné…Non, elle est là, posée sur les cailloux, abattue mais vivante, elle semble venir s’offrir au vainqueur, qu’elle est belle! Dans un effort immense, ma main saisit dans la poche de mon pantalon le»Laguiole», et coupe le fil… Va ma belle avant que le busard ne descende. Va, rejoins mon Henriette au fond de ton domaine. Dis lui de m’attendre, je ne serai pas long… Les enfants sont venus, émerveillés par la beauté sauvage de l’endroit. Dans leurs souvenirs, c’était moins bien. Le père? Il avait perdu la raison, descendre pêcher par une nuit d’orage! Le décor a changé, maintenant une petite croix a rejoint celle de la mère, une buse est toujours dans le ciel, et la clef sous la pierre…
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