L’histoire d’Edouard: La Dame |
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| 02-09-2009 | |
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Souvent, dans mes moments de solitude, même si les cris du monde m’entourent et m’assaillent, elle vient me rejoindre sans bruit. Moi seul la vois. Pourtant… Elle n’est pas un rêve, mais personne ne semble se soucier de sa présence. Pour Elle, cela n’a pas importance. Elle aime, comme les chats se mêler au décor, mais Elle déteste être sur la photographie. Curieuse, Elle a un avis sur tous les sujets, toutes les personnes, toutes les modes. Muette, sans prononcer de paroles, mais par des gestes qu’un code secret a établi entre nous, depuis, je crois plus de dix mille ans. Elle manifeste ses opinions sans concession. Et surtout, Elle ne permet pas le doute. Car, son jugement est sans appel, sa sentence est irrévocable. Bien des fois, je dois diluer les effets d’un malaise, d’une crise, pour paraître plus humaniste, même si je devine, en la regardant sourire naïvement, qu’Elle a raison. Pourtant dans ces moments délicats, Elle n’a aucune rancœur. Elle me laisse m’enliser dans des commentaires idiots. Elle fait semblant de comprendre les raisons de l’homme qui sont à l’image du rêve insensé de l’éternel. Son hochement de tête régulier, son souffle court m’irritent. Elle le sait. Mais Elle m’écoute dans ces raisonnements simplistes, ceux capables de nourrir d’espoir un être dont la monotonie de la vie semble vidée de toute substance romanesque. Est-Elle amie ou ennemie? Quelle drôle de question, je n’en sais rien, je ne me la pose jamais, Elle est là, c’est tout ! Quand Elle tarde à venir, je me sens orphelin. Dès que je l’aperçois, je suis rassuré. Aussi étrange qu’il soit, j’ai besoin d’Elle. Être son interprète, loin de m’aliéner, m’apporte sérénité. Difficile d’expliquer cette fichue relation. A quand remonte notre première rencontre? Sûrement il y a très longtemps... Peut-être le jour où... Non? Ce n’était pas celui là ! Puisqu’Elle secoue la tête ! Alors quand ? Dis-moi si tu le sais ? Un hochement de cils suffit... Ah oui ! Faut-il vraiment que tu soies dure avec moi, pour me faire souvenir de cet instant. Mais si tu sais que c’était là notre premier rendez-vous, alors, pourquoi le taire? J’avoue, je le pensais un peu aussi, mais j’aurais tant aimé oublier cette sinistre journée. J’avais vingt ans. Après deux années passées à restaurer cette coquille de noix, Pierre et moi étions partis depuis maintenant plus de trois mois, sur la grande mare au canard comme disait le Georges. La descente le long des côtes espagnoles a été curieusement facile. Chaque soir un port nous accueillait, chaque jour nous renforçait dans l’art de naviguer. Enfin, surtout Pierre, car moi, j’étais beaucoup plus à l’aise en restant cantonné dans l’entretien de notre ‘’navire’’. Les histoires de vents, de voiles et autres styles de manœuvres n’avaient pas réussi à accaparer mon esprit. L’apprentissage terminé, selon Pierre, nous avons fait la traversée jusqu’aux îles. C’est à Ibiza, devant ‘’le Café de Paris’’, parmi les nombreux curieux qui tous les soirs attendent avec envie le fameux couché de soleil, mais surtout, les coordonnées de la fête nocturne éphémère, que j’ai rencontré Annie. Pierre, bien sûr, suivant son habitude, papillonnait et changeait de partenaires plus souvent que de tongs. Sa beauté naturelle lui permettait tout. Quant à moi, Annie fut ma seule compagne. Après quelques jours et surtout quelques nuits de folies dans les calanques de l’île, Annie voulut revenir avec nous en France. Sur le pont avant du petit voilier, allongé sur le ventre, le corps halé d’Annie s’offrait aux morsures du soleil. De fines gouttelettes d’eau salée, arrachées à la mer par la vitesse du bateau, semblaient venir lui faire un voile de perles cristallin. Pareilles aux pluies d’orage, les gouttes suivant les méandres de son corps dénudé grossissaient, puis, soudain venaient s’éclater en fleur sur les lames brunes du bateau. Depuis le matin, nous avancions à bonne allure, Pierre torse nu, tel un corsaire, dans son bermuda en jean, tenait la barre avec maitrise. Ses muscles secs, saillants sous sa peau bronzée, lui donnaient une silhouette de guerrier grec. De temps à autre Annie tournait vers lui son visage, et son sourire, comme un collier, dévoilait alors ses dents dont la blancheur rayonnait dans ce tableau pastel aux couleurs irréelles. L’amitié, le flirt, puis l’amourette naissante avec elle me procuraient un sentiment nouveau, une sensation de bien être, et de douceur. Après de brillantes études, elle avait décidé de profiter un peu de la vie. Elle cherchait cet été un petit bout d’aventure avant d’entamer sa carrière comme elle aimait le dire. Mais son éducation, lui imposait des limites, parler de la liberté étant beaucoup plus facile pour elle que de la vivre pleinement. J’étais sûr en l’admirant, qu’elle avait du faire un effort terrible pour s’exposer nue, même si ce n’était que devant Pierre et moi. Assis à l’arrière, j’écoutais le chant du vent dans les cordages des voiles gonflées. J’étais enivré de soleil, d’amour de la vie, et de liberté. L’insouciance du moment était palpable, chacun perdu dans ses rêves, il semblait régner à bord une embellie merveilleuse. À aucun instant, aucun de nous trois n’a pris conscience du danger que ces gigantesques nuages noirs à l’horizon allaient créer. Je me souviens aujourd’hui encore, de ce mauvais sentiment qui m’a assailli lorsqu’Annie et Pierre se sont baignés avec les dauphins. Mon compagnon avait baissé les voiles à l’approche de ces majestueux poissons. Son plongeon parfait avait été une invitation indécente pour ma compagne. Leurs ballets et leurs rires dans l’eau turquoise faisaient s’écrouler mon bonheur comme les vagues le font avec les falaises. En remontant à bord, les yeux d’Annie pétillaient d’un nouvel éclat. J’aurais aimé m’enfuir, mais je ne pouvais pas. Prisonnier, ce bateau devenait ma galère. Lentement, la houle devint plus forte, la mer mécontente de mes sentiments semblait vouloir me punir. Le vent forcit. Soudain, les creux des vagues étaient bien plus grands que le bateau. Le ciel d’encre, scié par des éclairs rougeâtres d’un seul coup largua sur nous des tonnes d’eau, le petit voilier semblait tomber plus bas à chaque vague dans un bruit sinistre. Même dans les yeux de Pierre la peur était présente. L’espace d’un instant, entre deux rafales d’eau salée, à travers le hublot, j’aperçus Annie les mains jointes, en prière. J’entends encore le hurlement de Pierre, avant l’incroyable impact de notre embarcation sur les rochers. Les rayons du soleil matinal me firent ouvrir les yeux et revenir dans notre monde. J’étais allongé sur une petite plage, la mer à nouveau calme me caressait les pieds comme un doux animal domestique, pour se faire pardonner. En me levant péniblement, j’aperçus notre bateau, entier en apparence, tanguant doucement dans la crique voisine. Mon appel déformé par l’anxiété résonna sur la mer d’huile. Enfin, une silhouette sortit sur le pont, bientôt suivie par une autre. Ils étaient eux aussi sains et saufs. Pierre sauta à l’eau et me rejoignit rapidement. « - Alors, vieux frère pas de mal ? - Non rien de cassé ! Et vous ? - Nous, ça va, mais le rafiot a un peu dégusté. Si pendant que je retape les voiles, tu essayais de trouver sur la colline une éventuelle source pour nous abreuver, je pense que c’est la chose la plus urgente. - Oui, bien sûr ! Mais comment va Annie? - Très bien, elle a été courageuse tu sais, me dit-il un peu gêné. » Alors que je m’éloignais de la plage par le sentier, je vis soudain Pierre hisser les voiles et doucement notre beau bateau quitta le rivage. Je le suivis longtemps des yeux. Mes deux amis sur le pont arrière me faisaient des grands signes d’au revoir. Désespéré, en pleurs , assis sur un rocher, je contemplais la scène, impuissant, et c’est là qu’elle m’apparut pour la première fois! Son sourire discret semblait vouloir partager ma tristesse. Edouard Pailhès. |
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