L’histoire d’Edouard - Irène |
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| 02-06-2009 | |
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Irène Quand Irène aperçut sortant de la brume, les deux gendarmes, elle se mit au milieu du chemin les jambes écartées, les sabots plantés dans la boue, bras croisés. Elle était prête à encaisser leur funeste message. « Oh la mère! Nous avons un pli pour vous ! » lui cria le plus âgé. Elle n’a rien dit, mais son regard d’acier leur a glacé le sang. Le plus jeune, par un réflexe imbécile, a même mis la main sur son arme. Elle a pris la lettre sans un mot, l’a fourrée dans la poche de son tablier, a replié les bras, puis, les a regardé repartir sans bouger. Et ce ne fut qu’une fois que la brume les ait à nouveau avalés, qu’elle fit demi tour et pénétra dans la petite maison. Assise, elle déplie l’enveloppe où se profile une Marianne. Elle déchiffre avec beaucoup de mal, les yeux embués, l’écriture mécanisée du texte. « Aujourd’hui. Stop. 26 septembre 1916. 5 heures .stop. Exécution de la sentence .stop. François Derugues décédé .stop. Lieutenant A. Poutil. stop » Aux larmes de douleur suivent les larmes de colère. Il y a deux ans déjà, ils étaient venus lui prendre son homme, et non contents de ça, maintenant, ils venaient de l’assassiner. François, son François, bon comme le pain, il ne voulait pas la faire cette putain de guerre. Il disait tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas : ‘’Si les politiques veulent se battre, qu’ils y aillent eux, et avec toute leur famille. Mais qu’ils nous laissent tranquilles, nous on travaille’’. Mais ses paroles lui ont coûté la vie, il a refusé de servir de chair à canon, ils ont alors décidé qu’il servirait d’exemple à la nation! Elle regarde le lit dans l’alcôve, elle sait que les deux petites têtes rousses, souriantes dans leur rêve, vont bientôt se réveiller, embrasser la photographie de leur père, et la vie redeviendra très vite merveilleuse. Elle ne leur dira rien. Et d’abord? Pourquoi leur dire? Et puis, leur dire quoi? Ton papa n’a pas voulu tuer un autre homme, sûrement père lui aussi... alors ses camarades l’ont abattu hier matin, à l’aube, un foulard sur les yeux! Elle commence par faire chauffer sur les braises, la casserole de lait, pose sur la table, le dernier morceau de pain noir, et les deux bols en métal à demi émaillés. Puis doucement, sans bruit, dans un vieux sac de toile, elle glisse ses quelques affaires et celles des gamins. Puisqu’elle était condamnée à vivre désormais sans son homme, la voilà veuve à vingt quatre ans, elle vivrait pour ses gosses et que pour ça! Mais pas dans ce pays de misère capable de tuer un homme pour ses idées. La couleur rougeâtre du soleil pointait à peine à l’horizon, que déjà leurs silhouettes s’effaçaient du paysage. Jules et Lucien marchaient au coté de la mère, contents de cette promenade matinale. - « Où on va maman? demande Jules, l’aîné, du haut de ses cinq ans. Lucien lui allait avoir quatre ans en début d’année prochaine. - Nous allons voir la mer, c’est beaucoup plus joli qu’ici! - Mais papa, il le sait ? - Bien sur, je lui ai écrit, et dans le ciel, il veille sur nous. - C’est loin la mer ? - Un peu, mais avec tes petites jambes, tu peux faire le tour du monde, si tu veux. - Ah non! Pas tout le tour ... sinon on revient ici. - Tu as raison mon poussin, nous nous arrêterons à la mer. Allez, marchons » Il leur a fallu six jours. Six jours de chapardage dans les vergers pour se nourrir, cinq nuits dans des granges, blottis les uns contre les autres pour se réchauffer. Trois contrôles de la gendarmerie, des dizaines de railleries des gamins en traversant les villages, des centaines de regards soupçonneux des bonnes gens, comme on les nomme. Mais rien ne pouvait écorcher la volonté d’Irène et, sa détermination suscitait la crainte et le respect. L’agitation de la ville, fut plus dure à supporter, car elle se sentait plus vulnérable ne connaissant pas les règles de ce nouveau monde. Les enfants eux, émerveillés, ne mesuraient pas le danger autrement plus grand que leur vagabondage campagnard. C’est donc avec énormément de méfiance, que la mère se renseigna d’abord sur la route qui mène au port, puis, arrivés sur les quais, sur les façons possibles d’embarquer sur un navire sans bourse délier. Beaucoup de gens voulaient comme elle fuir la guerre, mais la gendarmerie contrôlait les hommes valides, les truands contrôlaient les femmes seules, les voleurs contrôlaient les bagages, Irène et ses deux gosses n’entraient heureusement dans aucune catégorie, si ce n’est celle des mendiants qui pullulaient en défendant chacun son territoire. Ayant vite compris la méthode, elle trouva un emploi de laveuse de linge pour les paquebots. Dans les baraquements en planches disjointes, à genoux dix heures par jour les mains dans l’eau froide, ou bouillante, elle frottait, battait, tordait des kilos de tissus que de lourds chariots, poussés par des enfants, amenaient sans cesse. Jules et Lucien accrochés à leurs berlines n’oubliaient jamais à chaque tour d’aller embrasser leur mère, immense bonheur pour un maigre salaire. Un jour pourtant, le contremaître la fit venir dans son bureau. - « Tu es très forte, et tes deux marmots sont dégourdis, si tu es gentille avec moi, je peux te faire embarquer sur le prochain bateau pour l’Amérique. Vous travaillerez à la laverie dans les cales, bien logés, bien nourris mais pas question de débarquer là-bas, car sinon vous perdez tout, la paye ne se fait qu’au retour. » Elle a fermé les yeux, pour la première et la dernière fois de sa vie, elle a été docile. Heureusement, le contremaître n’était pas une brute, et de plus, il savait qu’il ne la reverrait plus. Le plus dur fut d’avouer à ses enfants, la mort au front de leur père, mais ne le savaient-ils pas déjà ? L’espoir du prochain voyage consola rapidement leur chagrin, car tout le monde sur le port parlait et espérait vivre le rêve américain. La dure traversée dans les cales défile encore aujourd’hui dans sa tête comme un cauchemar. Le roulis amplifiait par le bruit des machines, les bagarres des hommes d’équipage ivres, les gestes obscènes des chefs sachant qu’il n’y a aucune issue pour s’évader, les enfants trop innocents pour se défendre, le travail, les coups, l’odeur, la chaleur,l a faim...la mort des plus faibles, dans ce monde confiné, quasiment souterrain, où la loi du plus fort est la seule admise. Deux mois, deux mois de galère, pour la traversée et revoir le bleu du ciel, puis vingt huit jours de contrôle sanitaire avant qu’ils ne puissent descendre de ce maudit paquebot. Enfin, le sept mai 1917, Irène, Jules et Lucien Derugues sentaient sous leurs pieds la terre ferme, moment superbe, car ils marchaient enfin sur le sol américain. C’était pourtant les mêmes quais qu’au départ, mais lui sembla t-il avec moins de misère, car dans des bureaux de bois alignés, des recruteurs proposaient de l’embauche. La main d’œuvre était recherchée. Une française courageuse et ses deux enfants voilà qui ferait le bonheur d’une famille américaine aisée. Les Carryton bien connus dans le conté de New-York, Nick Carryton en était le procureur, cherchaient justement une femme de ménage et le fait qu’elle se présente avec deux petits ne gênait en rien Madame. En mal de maternité, elle était très heureuse et même enchantée, que des rires d’enfants viennent égayer sa grande demeure. La maisonnette au fond du parc accueillit la petite famille, la simplicité de la demeure n’obscurcissait en rien le bonheur immense d’Irène de pouvoir recommencer à vivre dignement. Le travail n’ayant jamais été pour elle un handicap, du matin au soir, elle gérait la maison comme s’il y avait une armée de domestiques. Le ménage, le linge, la cuisine, les réceptions, elle était heureuse, surtout de voir ses enfants grandir, épanouis dans leur nouveau pays. Avec l’aide de ses aimables patrons, elle trouva même du temps pour prendre des cours du soir afin de soutenir ses deux garçons dans leurs études. Jules plus aisé dans les écrits choisit de faire docteur en médecine, quand à Lucien plutôt costaud, comme son père, décida malgré les réticences de sa mère de faire une école militaire. Leur vie de simples citoyens, car sur les conseils de mr. Carryton, ils avaient demandé la nationalité américaine, se déroulait tranquillement loin des tourments qui recommençaient à pourrir l’Europe. L’année 42 fut marqué par la mort de Mme Carryton, par la réussite des examens de Jules, mais surtout pour Irène par le départ de Lucien ,membre du FBI, parti pour la France travailler dans le renseignement. Première réelle séparation, premières angoisses comme quand vingt huit ans plus tôt, elle avait vu partir leur père François. Son instinct de mère la tourmentait jour et nuit. Malgré les lettres hebdomadaires rassurantes de Lucien, elle sentait que ce retour sur le passé masquait le début de gros soucis, et pourtant son fils était loin du front, à Marseille. Tous les matins en ouvrant les volets blancs, elle scrutait le bout de l’allée par peur de voir surgir des militaires, une missive à la main. Jules, quant à lui, était devenu un grand chirurgien spécialisé en neurologie et souvent Irène, plus libre depuis la mort de sa patronne, le secondait à l’hôpital. Le bout de chemin qu’ils avaient fait ensemble dans les études lui ayant permis d’obtenir son diplôme d’infirmière. Et à deux, sans se l’avouer, ils se sentaient plus forts pour combler l’absence de Lucien. Les nouvelles d’Europe s’assombrissaient sans cesse, encore une fois la folie des hommes semait la misère et la mort. L’Amérique s’interrogeait sur la suite à donner à l’appel des peuples sous le joug de l’occupant. Et puis un jour, au nom de la liberté, des affiches de recrutement firent leur apparition sur les murs d’outre-atlantique. Noël 43 fut merveilleux pour Irène, entourée de ses deux fils, elle put à nouveau savourer la paix dans l’âme, le sentiment rassurant du devoir accompli. Hélas, les commentaires de Lucien sur la situation terrible en France, fit ressurgir chez son frère un sentiment de culpabilité. Dans sa sérénité, déjà effritée par le doute, de son bien être, quand son pays d’origine croulait sous les bottes ennemies... Jules promit à Lucien de le rejoindre s’il jugeait sa présence nécessaire. Bien sûr, inutile d’en parler pour l’instant à la mère. La promesse fut pourtant mise en exécution en juin 44, le général Mac Thiler ayant reçu un éclat d’obus lors de l’assaut des plages normandes, son état réclamait l’intervention d’un spécialiste. Un avion conduirait Jules en Angleterre, puis un bateau l’amènerait en France. - « Jules, je suis ta mère, je viens! Ne me laisse pas seule ici, je t’en supplie. » Le grand hôtel de Deauville transformé en hôpital fut le témoin de leurs retrouvailles. Irène malgré son sentiment de honte refoulé, fut désespérée de retrouver la France dans cet état. Elle trouva rapidement les gestes médicaux, et les taches nécessaires dans ce lieu de souffrance. Elle assista Jules dans l’opération délicate du général Mac Thiler. Sa détermination et son courage lui firent prendre en charge le deuxième étage où étaient cantonnés les grands blessés. Quelle souffrance pour une mère que de voir tous ces jeunes, quelle que soit leur nationalité, allongés, souvent handicapés pour le restant de leur existence loin des leurs. Irène, la franco-américaine, trouvait les mots apaisant leur douleur, du moins essayait-elle. Lucien faisait des apparitions au gré de ses incessants déplacements. La victoire de l’humanité prenait forme, la bête était retranchée dans son pays, l’horreur des camps faisait découvrir au monde entier jusqu’où la connerie humaine pouvait aller. Un jour d’arrivée des grands brûlés, un français dont l’amputation des jambes dans l’urgence sur le front avait fait perdre la raison, fut pris en charge par le deuxième étage. Avec obstination, sans raison apparente, Irène le prit sous sa coupe. Des jours et des nuits, elle le soigna, lui prodigua des soins avec tant de ferveur que le patient doucement reprit goût à la vie. Trois mois plus tard, personne ne sut pourquoi, alors qu’il se promenait en chariot sur le grand balcon, un soir, il se jeta dans le vide. Et, lors de la visite de l’état major qu’elle ne fut pas la surprise du commandant en chef des forces française de reconnaître le corps. Celui du général Poutil André, blessé par l’explosion d’une mine lors de l’assaut de Berlin, titulaire de la grande croix militaire pour sa campagne de 14-18. Le commandant fut étonné qu’il ait perdu sa plaque militaire pourtant obligatoire, lors des transferts de malades. Après la libération, dans les salons de l’Élysée à Paris, Irène Derugues, Jules Derugues,et Lucien Derugues furent décorés par le général De Gaulle de la médaille de reconnaissance de la France libre, pour services accomplis, à l’ambassade des États Unis, ils furent accueillis en héros. A son retour, elle mit sa notoriété au service des écoles, elle débattait avec la jeunesse des méfaits de la guerre, elle voulait que tout le monde sache la misère qu’engendrent les conflits. Longtemps les journalistes sont venus lui demander son sentiment sur le pourquoi de ses engagements. ‘’ C’était pour mes deux enfants, c’était mon destin, c’est ma vie’’ répondait humblement la petite française. Irène, vit maintenant entourée de ses petits enfants, toujours à New-York, dans la grande demeure que lui a léguée mr. Carryton. Souvent le soir, en tournant dans ses doigts une médaille militaire, elle prie. Elle demande pardon à Dieu pour avoir laissé son malade sans surveillance sur un balcon au deuxième étage d’un hôtel à Deauville, un soir de Novembre 1945, après lui avoir fait lire un télégramme envoyé par ses soins et qu’elle avait reçu par la gendarmerie, le 26 septembre 1916. E. Pailhès Très bonne fête à toutes les Mamans du monde !!! Et surtout à toi, Andrée, ma Maman à moi !!! |
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