Conte: Pour être un homme ... nomme !

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   04-02-2010

C’est l’histoire d’un homme qui se plaignait tout le temps.

Il disait que le monde était mal fait, la société inutile, l’homme raté, la femme envahissante, les enfants trop bruyants. Il se plaignait, il se plaignait tant et tant que dans le village on lui a dit : « Ecoute, tes jérémiades, tes pensées noires, on a peur que ça se propage. Cela ne t’ennuierait pas d’aller un peu plus loin dans cette maison en dehors du village ? » L’homme a répondu : « D’accord. »

Il a quitté son village mais pas ses pensées noires, et toute la journée, à la chasse ou chez lui, il ruminait toujours les mêmes mots :

« Le monde est raté, l’homme laid, la société inutile, la nature laide. »

 

Et pendant qu’il maugréait ses pensées noires dans sa maison à l’écart du village, dans le village une femme a pensé : « C’est dommage de perdre un homme. Il n’est pas mauvais, simplement son coeur est fermé. Je vais aller vivre avec lui et je suis sûre que son coeur va s’ouvrir. » Elle est allée vivre avec lui un jour, deux jours, trois jours. On ne peut pas dire que le matin du troisième jour il n’y a pas eu un léger sourire sur le visage de l’homme...
Mais très vite, ses pensées noires ont repris le dessus : « L’homme raté, la société inutile, quant à la femme, la femme…la femme…la femme, elle est trop femme ! »
« Bien », dit la femme, « à moi toute seule je n’y arriverai pas. » Ils ont fait un enfant, puis un deuxième. A la naissance du deuxième enfant, la femme a pensé : « A la vue de sa progéniture, le coeur de l’homme ne peut que fondre. » Et c’est vrai qu’au début, on a eu l’impression que le coeur de l’homme allait fondre, le coeur de père, le coeur de pierre se briser devant le fils et la fille que sa femme lui avait donnés…
Mais très vite, les pensées noires ont repris le dessus : « L’homme raté, la femme trop femme, les enfants bruyants, envahissants. »
Ce matin-là, l’homme est parti à la chasse, la femme est sortie de sa maison. Elle s’est tournée vers le ciel, est tombée à genoux et elle a dit : « Créateur, si tu existes là-haut dans le ciel, fait quelque chose pour cet homme-là, moi je ne peux plus rien pour lui. »
L’homme, lui, il était parti à la chasse, et pendant qu’il chassait, il pensait, il maugréait ses pensées noires. «Le monde est laid, l’homme raté, la femme trop femme, les enfants bruyants, envahissants, le chemin est trop long, l’herbe colle à mes souliers, l’eau est trop mouillée, le soleil trop chaud, le jour trop long, la nuit trop courte, la lune trop froide, la pierre trop dure. »
A ce moment-là, il y eut un bruit terrible, le ciel s’est ouvert et la voix du créateur a frappé aux pieds de l’homme. « L’homme ! Quel est ton problème ? »
L’homme a regardé le ciel et a dit : « Je n’ai pas de problème, mais je suis heureux de te rencontrer. Le monde que tu as fait est laid. L’homme est raté, la femme est trop femme, les enfants, bruyants, envahissants, la société inutile, la nature laide, le jour trop long, le… »
« Ca suffit ! » dit le créateur. « J’ai entendu, très bien. Puisque mon monde ne te plait pas, je vais te retirer tout ce que tu n’aimes pas. D’accord ? »
« D’accord », a dit l’homme.
Et l’homme a recommencé à marcher sur le chemin. Mais, très vite, il a senti que l’herbe ne collait plus sous ses pieds, le bayou s’est asséché, les animaux ont disparu, les arbres se sont évanouis, le soleil et la lune cachés derrière les nuages qui s’éloignaient comme un mirage.
Et bientôt, le village qui s’éloigne, le chemin, sous ses pieds, qui disparaît. Il ne voit plus au loin que sa petite maison, sa femme et ses enfants qui jouent dehors, et là, il ne peut pas s’en empêcher, il court, il court, il court, il saute dans le ciel.
Et voilà, il est tout seul, dans le vide, le néant. Il n’y a plus rien. Tout a disparu. Le monde, le soleil, la lune, le chemin, la maison, les pieds, la terre.
Il n’y a plus rien. Il est suspendu dans le néant, tout seul, voilà. C’est bien !
Il n’y a plus rien, maintenant. Il n’y a plus aucun sujet pour grogner, ni sur l’homme, ni sur les femmes, ni sur les enfants, ni sur la société. Il n’y a plus rien, donc il est bien, il est tranquille et il est là. Plus aucun désir, pas besoin de penser, pas besoin de manger, pas besoin de dormir, et le temps passe, le temps, une éternité, passe, et il est toujours là, seul, dans le vide, bien.
Et puis, bon, l’éternité, c’est un peu long, quand même. Donc, il attend, et à un moment il se dit : « Bon, il va bien se passer quelque chose, quand même. Non ? »
Mettez-vous à sa place. On ne va pas rester suspendu dans le vide pendant toute l’éternité. Puis ça devient vraiment très très long. Puis, tout à coup, il se met à penser : « Je ne vais tout de même pas rester ici pour toujours, dans le vide, dans le néant, comme ça. »
Et puis la peur, le tremblement, l’effroi. Tout son corps se met à trembler, son coeur se met à battre. Il se met à crier, à hurler. : « Créateur ! Tu ne vas pas me laisser ici tout seul pour l’éternité ! Enfin, il n’y a rien ici, il n’y a que moi.
Mon corps, mes pensées, ma tête. Je suis vivant, mais je suis mort ! Fais quelque chose ! »
Mais personne ne lui a répondu. Rien.
Il a hurlé, supplié, il a commencé à se frapper le corps, à s’arracher les cheveux, la peau, les yeux, tout. Il hurlait, mais rien autour de lui n’avait prise sur rien. Et alors, il a tout abandonné, lui-même, ses pensées. Il s’est senti tellement vide qu’il s’est mis à pleurer.
Et il a pleuré, pleuré, pleuré, pleuré, pleuré tant et tant qu’il s’est mis à supplier :
« Créateur, je t’en prie, rends-moi le monde ! »
Et une toute petite voix à l’intérieur de lui-même lui a répondu. « Hélas, je ne peux pas refaire ce que j’ai défait. Si tu veux le monde, nomme-le toi-même. Essaye. Peut-être que ça va marcher. »
Et l’homme a senti dans sa tête, dans son corps, dans son coeur, toutes ses pensées et ses images tournoyer à l’intérieur de lui-même. Nommer le monde !
« Nomme, nomme, pour être un homme, nomme. »
Il a nommé. Il a nommé la terre, il a nommé le ciel, le soleil et la lune, les étoiles. Il a nommé le vent, les nuages. Il a nommé l’air, la terre, le feu.
Il a nommé le chemin sous ses pieds, l’herbe qui colle à ses souliers, les moustiques qui le piquent, le cri des animaux, le chant des oiseaux, tout ce qui batifole sur terre, dans l’air ou dans l’eau, tout ce qui mord et qui pique.
« Pour être un homme, nomme, pour être un homme, nomme. »
Et plus il nommait, plus le monde apparaissait. Il a nommé, nommé, nommé. Il a nommé, nommé, nommé son village. Il a nommé sa maison, sa femme et ses enfants. Et, quand il est arrivé, tout le monde se levait, tout le monde regardait le lever du soleil. Il a pris sa femme et ses enfants dans ses bras, il les a serrés tellement fort !
Il leur a raconté toute l’histoire que je viens de vous dire. Il les a suppliés, il leur a demandé qu’avec lui, chaque matin, au réveil, ils aillent nommer le monde, pour que plus jamais il ne disparaisse.
« Pour être un homme, nomme. Pour être un homme, nomme. »
On dit chez les Indiens Houmas, que l’on nomme le monde pour que plus jamais il ne disparaisse.
Nous, on raconte des histoires… pour que jamais elles ne disparaissent.
« Pour être un homme, nomme. Pour être un homme, nomme. »


Amélie , Compagnie Grange à Papa. D’après un conte traditionnel Houma



La Grange à Papa est une Compagnie théâtrale ardéchoise constituée d’artistes du spectacle vivant, ayant le désir de faire partager leur passion du théâtre sur leur territoire.

La démarche de la Compagnie consiste à appréhender le théâtre comme un art « collectif », à la portée de tous.  Depuis sa création, la Compagnie propose des spectacles et des ateliers tout au long de l’année. N’hésitez pas à la contacter !

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